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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 13:51

 

        De 1942 à 1946, de 13 à 17 ans, j’ai vécu à Lille. De 1942 à 1944, c’était sous l’occupation allemande, ce qui voulait dire aussi sous les bombardements des Alliés. Notre maison se situait à environ 1 km. de Fives-Lille, qui avec son nœud ferroviaire et ses usines constituait un objectif. Certes, toutes les alertes ne nous concernaient pas, les avions qui partaient attaquer le territoire allemand lui-même traversaient la Flandre française ou belge, et nous ne sous savions épargnés que lorsqu’ils nous avaient dépassés. Car on les entendait. Au début, c’était assez sporadique, mais au printemps 1944, quand le débarquement se préparait, les bombardements s’intensifièrent. Au lycée, les cours furent souvent interrompus par une descente aux abris, jusqu’au moment (début juin ?) où l’on nous pria de rester chez nous.

       L’aviation alliée, surtout les Américains, ne prenait pas de risques inutiles, Ils voguaient très haut, y compris au moment où ils lâchaient leurs bombes. Ils compensaient l’imprécision des impacts par la quantité des engins déversés. Il y eut donc en grand nombre ce qu’on n’appelait pas encore des dommages collatéraux. On en était d’autant mieux averti que la propagande allemande et vichyssoise égrenait à chaque fois le nombre des morts parmi les civils, cherchant à nous persuader que les assaillants étaient nos ennemis. On savait donc qu’on pouvait mourir.

        Nous ne sommes jamais allés jusqu’à l’abri officiel du quartier, situé à quelque distance dans notre rue. Il aurait fallu être à découvert durant le trajet, et les bombes pouvaient suivre l’alerte de très près, car l’Angleterre d’où les avions s’envolaient est toute proche. Mon père, ingénieur, avait calculé que notre cave voutée pouvait supporter la chute sur elle de notre maison, si elle était soufflée lors d’un impact proche. Si la bombe tombait directement sur nous, alors elle traverserait tout et nous devions mourir sur le coup. Cette idée de mourir sur le coup, sans longues souffrances, me tranquillisait.

       D’une certaine manière, nous préférions que l’alerte ait lieu la nuit. Car on voyait bien alors le cercle de fusées lumineuses que la première vague d’avions lançait autour de l’objectif visé, avant que la seconde et la troisième vagues, et d’autres peut-être, jettent dans le cercle leurs projectiles. Si papa constatait que le cercle passait sur nous, ou trop près, nous descendions à la cave. Celle-ci avait été équipée de provisions, d’eau, d’outils. En accord avec les voisins, papa avait fait un trou de chaque côté pour ouvrir une liaison avec les caves limitrophes, d’autres en avaient fait autant à la suite, et il y avait ainsi une demi-douzaine de caves reliées. On pourrait, pensait-on, ressortir si la maison s’écroulait.

       Après la libération, il y eut encore quelques inquiétudes, avec les fusées V1 et V2, assez imprécises, qu’Hitler aux abois lançait sur l’Angleterre et peut-être (j’ai oublié) sur les troupes alliées dans les territoires libérés.

       Je ne me souviens pas que mes camarades et moi soyons sortis de là traumatisés d’avoir vécu pendant bon nombre de mois avec cette perspective d’un risque de mort pouvant se présenter n’importe quand. Et cela sans accompagnement de psys. Je ne parle pas bien sûr de ceux qui seraient sortis difficilement vivants de leur maison abattue, je n’en ai pas connu personnellement, même si j’ai pu voir un jour à Fives une rue qui d’un bout à l’autre n’offrait plus qu’un long tas de gravats joignant sur la chaussée ainsi recouverte les restes des deux alignements de maisons toutes écroulées.

       Pourquoi faut-il que je raconte ces souvenirs aujourd’hui ? J’ai entendu que beaucoup de parents se demandent comment gérer ce qu’ils ont à dire à leurs jeunes enfants ou à leurs adolescents. Leur incertitude est naturelle, ils n’ont pas eux-mêmes connu ces situations. Que tirer de cette expérience maintenant si lointaine ? Il me semble que si l’on avait voulu nous cacher la présence quotidienne du risque cela n’aurait pas marché, même auprès des plus jeunes. Ils savent, même quand ils ne disent rien. Mais il a été important qu’en famille aussi bien que de la part des autorités collectives (lycée, ville) les précautions possibles aient été prises et connues. Je savais bien que le risque zéro n’existait pas dans ces circonstances, mais les aménagements prévus par mes parents diminuaient statistiquement la possibilité du pire, outre qu’ils manifestaient leur attention à mon égard. Cela créait un double confort, objectif et subjectif. Et en même temps on continuait à vivre, à aller au lycée. Même après sa fermeture nous nous sommes retrouvés ailleurs à quelques-uns auprès de certains profs devenus très proches, pour achever (un peu) le programme et simplement pour échanger.

 

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