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2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 10:03

       Le 23 septembre 2015, après la décision médiatisée du maire de Chalon-sur-Saône d’interdire les menus alternatifs sans porc dans les cantines scolaires de sa commune, j’avais commencé à écrire le texte que voici, sans en achever alors la rédaction :

 

       La polémique reprend. Quelques maires ont décidé que dans les cantines scolaires de leur ville on ne servirait plus un menu différent aux jeunes musulmans et aux jeunes juifs qui refusent de manger du porc. Un journal télévisé du 21 septembre faisait ainsi enquête à Chalon-sur-Saône, et le maire défendait sa décision au nom de la laïcité de notre République.

       Quelques constatations. Dans tout ce que j’ai entendu, personne ne mentionne que l’interdiction religieuse du porc concerne autant les juifs que les musulmans. Pourtant ces maires et leurs interlocuteurs ne sont pas ignares, et doivent bien le savoir. Mais on préfère l’oublier, car s’il est de bon ton actuellement de rabattre les prétentions des musulmans, s’en prendre aux juifs aurait moins bonne presse, et l’on est prudent.

       Ensuite il m’est apparu que le maire de Chalon est trop jeune pour avoir connu la situation d’avant le concile Vatican II. Alors informons-le. À cette époque, l’Église catholique demandait à ses fidèles de ne pas manger de viande le vendredi. À cette époque, il n’y avait que fort peu de musulmans en France, presque tous étrangers, et c’était essentiellement face à l’Église catholique romaine que la laïcité française se définissait, et parfois menait le combat.

       Eh bien à cette époque, chaque vendredi, dans les cantines scolaires, dans les internats, à l’armée, on servait du poisson ou des œufs. On se souvenait que Jules Ferry, au temps où il développait l’école laïque, avait demandé aux instituteurs de veiller à ne rien mettre en avant, dans leurs paroles et dans leurs actes, qui pourrait blesser la conscience d’un seul de leurs élèves. En n’imposant pas aux élèves catholiques, aux soldats catholiques, etc., de manger de la viande le vendredi, on se plaçait dans la ligne de l’authentique laïcité, celle de Jules Ferry. On allait même trop loin, puisque la plupart du temps il n’y avait pas de menu alternatif, et que les non catholiques étaient contraints le vendredi le pratiquer l’abstinence de viande : quand cette habitude avait été prise, les catholiques étaient encore majoritaires, cela peut expliquer, mais ce ne serait pas admissible aujourd’hui.

       Alors pourquoi chercher à contraindre des juifs et des musulmans à manger contre leur conscience ? Que je tienne personnellement les interdictions alimentaires pour des restes d’une phase primitive, préévangélique, de la religion, ne m’empêche pas de plaider pour le respect de la conscience des gens.

       Un autre souvenir : dans les années qui ont précédé 1962, à l’époque de la guerre d’Algérie, jeune professeur à Dijon, je prenais mes repas de midi au restaurant universitaire. Une salle y était réservée aux professeurs ainsi qu’aux étudiants devant suivre un régime. Les jours où le menu général comportait du porc, on voyait arriver quelques étudiants algériens (« musulmans algériens » comme on devait dire alors pour les distinguer des « français d’Algérie »), venus chercher une autre viande. Cela ne posait aucun problème, et pourtant ces étudiants, quasiment tous nationalistes, n’étaient pas forcément en odeur de sainteté auprès des autorités.

       Il ne s’agit donc pas d’offrir aux musulmans – et aux juifs ! – un privilège nouveau, qui pourrait dangereusement en appeler d’autres, mais de ne pas porter atteinte à une attitude traditionnelle de respect. En particulier, la soumission à l’interdiction du voile féminin à l’école et dans certaines fonctions, qui a force de loi, est d’autant moins en cause que l’obligation de le porter fait débat même chez les musulmans, que le texte coranique est loin d’être explicite à ce sujet, et que bien des musulmanes croyantes omettent ce qui n’est qu’une dévotion, et ne devient obligation que dans certains pays où la foi musulmane a cessé d’être un engagement personnel pour devenir une marque identitaire nationale ou tribale.

 

       Je reprends ce texte inachevé au soir du 24 novembre, alors que je viens d’entendre lors du journal télévisé que l’Association des maires de France aurait demandé au nom de la laïcité que les menus alternatifs soient partout interdits. Je redis que cette laïcité-là n’est pas celle de Jules Ferry. Qu’elle n’est pas une laïcité de respect. Qu’on cherche à faire pression sur des croyants pour qu’ils contreviennent à une obligation de leur religion (ce qu’on n’a jamais demandé aux catholiques), à moins qu’on ne vise à exclure les petits juifs et les petits musulmans des facilités qu’offrent les cantines scolaires. Que ce soit l’un ou l’autre, c’est grave. Dans de nombreuses cantines, la présence de deux menus au choix permet de respecter la conscience de tous sans mettre en avant de privilège au profit de personne. Est-il intelligent, est-il humain d’y renoncer ?

       Il y a peut-être dans cette affaire quelque chose qui, dans les circonstances actuelles, est encore plus dommageable. En janvier dernier certains musulmans, dans notre pays mais aussi ailleurs, tout en condamnant les assassinats, avaient répugné à se joindre aux manifestations de solidarité avec les victimes, en qui ils voyaient ou croyaient voir des blasphémateurs ou des sionistes oppresseurs de leurs frères. Rien de tel aujourd’hui. Ceux qui avaient encore quelques doutes ont maintenant compris la vraie nature de Daech, et quelle corruption de l’islam le prétendu État islamique représente.. La communauté musulmane de France s’est mobilisée lors des prières du vendredi 20, quasi unanimement, et ceux qui gardent quelque indulgence envers les terroristes sont marginalisés. Veillons à ce qu’ils le restent. Et pour cela il y a des bêtises à ne pas faire.

       Quand une perquisition musclée dans un commerce soupçonné à tort laisse derrière elle des portes saccagées et divers dégâts matériels et moraux, on aide la propagande de Daech et l’on sape une unité nationale jamais définitivement acquise..

       Quand des femmes se font rudoyer ou insulter dans la rue par un passant parce qu’elles portent le voile ou le foulard, comme si cela les rendait complices des assassins, on aide la propagande de Daech et l’on sape une unité nationale jamais définitivement acquise.

       Quand des maires cherchent à compliquer la vie des enfants juifs et musulmans, jusqu’à imposer à ces familles le choix entre offenser leur religion et voir leurs enfants exclus de la table commune, on aide la propagande de Daech et l’on sape une unité jamais définitivement acquise.

Essayons d’être un peu plus intelligents.

 

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commentaires

M
Merci, monsieur Poirier, pour vos remarques si justes et qui me touchent, tout athée et marxiste que je sois. Je parcours votre blog depuis déjà plusieurs années pour le plaisir d'y découvrir des connaissances. Mais je suis plus enchanté encore d'y découvrir une sensibilité et une humanité, qui s'accordent avec la raison.
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M
Merci pour votre intérêt. Se savoir suivi sur plusieurs années est sympathique. On peut aussi me joindre en cliquant sur "Contact" au bas de cette page.

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  • : Michel Poirier
  • : Où il est question de grec ancien, de latin, de Pères de l'Église, de peinture (Guermaz, Colette Dubuc), de sculpture (Auliac, Manoli), d'œcuménisme ...et même de réactions à l'actualité
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