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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 12:47

            De quoi parle-t-on quand on dit « l’islam » ? Il me semble que ce mot, dans l’emploi que les gens en font quotidiennement, véhicule beaucoup de confusion.

            Qu’est-ce que le christianisme ? C’est une religion, celle de ceux que rassemble leur commune confiance en Jésus Christ pour recevoir de lui ce qui va les sauver, et la vérité sur Dieu et sur l’existence.

            Qu’est-ce qu’une chrétienté ? C’est une société, à l’échelle d’un pays, d’un continent, voire plus, rassemblée autour de la foi chrétienne comme son inspiration ou son idéologie, qui a secrété à partir de là mais aussi à partir de ses antécédents ethniques et historiques  une manière spécifique de vivre ensemble, des coutumes, .une organisation, des formes propres d’art, de pensée, de relations humaines (peut-être aussi de préjugés ?).

            Quand je dis « l’islam », s’agit-il d’une religion, la religion musulmane, susceptible de se trouver en dialogue avec le’ christianisme ? S’agit-il d’un type de société, de civilisation, rassemblé certes autour de l’islam-religion, mais véhiculant avec soi un conglomérat d’habitudes, de souvenirs, d’ancrages dans des peuples à l’histoire particulière, comme dans le cas d’une chrétienté ? Ce n’est pas la même chose, mais malheureusement dans le langage courant nous ne disposons que d’un seul mot ambivalent. C’est une source de confusion pour la réflexion même que nous tentons de mener.

            Je me souviens que lorsque le musée du Louvre préparait la constitution en son sein d’un nouveau département, consacré aux arts islamiques, les responsables avaient été amenés à proposer un choix clair, et à préciser qu’il ne s’agissait pas de l’islam en tant que religion, avec un i minuscule comme christianisme, mais d’un monde islamique allant du Maroc à l’Indonésie, de toute une civilisation dans son cadre géographique et historique, qu’ils ont décidé d’appeler l’Islam, avec une majuscule. On montre, bien sûr, des objets liés à la religion dans ce département des Arts de l’Islam, mais au milieu de beaucoup d’autres.

            Je doute qu’exprimer cette distinction par l’alternance d’une minuscule et d’une majuscule soit la meilleure méthode, ne serait-ce qu’à l’oral. On ne peut pas non plus calquer sur l’opposition « christianisme / chrétienté » une opposition « islamisme / islamité », car « islamisme » est déjà pris, avec un autre sens, celui d’une interprétation fondamentaliste et tyrannique du Coran et des premières traditions. Faute de mieux, je parlerai désormais de foi ou de religion musulmane, et d’un monde ou de sociétés musulmanes (ou islamiques). Ou encore je mettrai en regard islam religieux et islam sociétal.

            Objection : Christianisme et chrétienté ne sont pas la même chose, soit, mais les gens de l’islam sont-ils prêts à accepter une semblable distinction pour eux-mêmes ? La confusion des deux n’est-elle pas consubstantielle à l’islam ? Réponse : croit-on qu’un contemporain de saint Louis distinguait chrétienté et foi chrétienne ? Pourtant cela s’impose désormais. Et dans le monde islamique, ne discerne-t-on pas des mondes différents ? Les historiens auraient beaucoup à nous apprendre. Pour ne prendre qu’un exemple, le refus des images humaines ne concerne ni l’Iran ancien, ni l’empire moghol en Inde.

            L’histoire même du christianisme oblige à dissocier foi chrétienne et chrétienté. Il n’y a pas eu et il ne pouvait y avoir de chrétienté dans les trois premiers siècles de notre ère, quand les chrétiens vivaient dans l’Empire romain avec une foi qui les mettait en marge de la loi , avec le risque de persécutions, sans que cependant ils dérogent à la loyauté envers l’État et l’Empereur. C’est au 4e siècle, de Constantin à Théodose, les empereurs étant devenus chrétiens, que se constitue peu à peu, encore incomplètement, une chrétienté. Le deuxième volume d’une récente Histoire du Christianisme, dédié à cette époque, a reçu à bon droit pour titre Naissance d’une chrétienté. Ensuite l’Europe a vécu jusqu’à une époque récente en régime de chrétienté, mais sans qu’il y ait une chrétienté uniforme. Pour nous en tenir à des temps anciens, la chrétienté byzantine n’est pas celle de l’occident médiéval.

            Le premier christianisme s’est répandu par la parole des apôtres et par la force persuasive de la foi des martyrs, sans chrétienté. L’islam, dans le premier siècle qui a suivi la mort de son Prophète, s’est répandu dans le sillage d’armées conquérantes, que ce soit le long des rivages sud de la Méditerranée ou au Moyen-Orient. Il a donc dès l’origine progressé en étant solidaire d’une organisation étatique, militaire, sociétale. Les musulmans n’ont pas eu la chance que les chrétiens ont eue de devoir se passer de toute chrétienté dans la période fondatrice et héroïque de leur histoire : cette pauvreté initiale nous fournit des armes pour combattre la tentation toujours renouvelée de retomber en chrétienté, de croire pouvoir arrêter l’histoire et appuyer la foi sur la pérennité d’un conglomérat unissant la religion et un type particulier de civilisation, de coutumes situées et datées.

            Sommes-nous d’ailleurs aussi pleinement sortis de la chrétienté que nous voulons le croire ? Les musulmans, eux, voient plus clairement que nous tout ce qui reste de chrétienté en France. Le jour hebdomadaire de repos (même s’il est de plus en plus contesté par l’idole Commerce) est le dimanche chrétien, et non le samedi juif ni le vendredi de la prière musulmane. Noël, l’Ascension, l’Assomption, la Toussaint, sont des jours fériés, ainsi que les lundis qui prolongent Pâques et Pentecôte, tandis que juifs et musulmans célèbrent leurs fêtes  sans privilège. Personne ne s’émeut de voir des clochers dans nos villes et nos villages, nos cathédrales s’imposent dans le paysage, mais voir s’élever un minaret chatouille certains, aux yeux de qui la France devrait rester visiblement chrétienne et seulement chrétienne même quand eux-mêmes ne vont plus à la messe ou au culte !

            Nos cimetières sont municipaux et sans appartenance religieuse définie, et si l’on fait attention on relèvera un certain nombre de tombes sans aucun symbole religieux ou avec une étoile de David. Mais on y voit un tel nombre de croix que j’ai rencontré un jour des musulmans qui n’arrivaient pas à croire à cette neutralité et se plaignaient que leurs morts, faute de carré musulman spécifique dans le cimetière de leur commune, étaient contraints de devenir chrétiens à leur enterrement.

            Pour conclure. Côté chrétien, il importe de prendre conscience de ces restes de chrétienté. Non pour les condamner, car ils viennent de l’histoire de notre pays, et les jeter par-dessus bord appauvrirait notre civilisation, mais pour qu’ils soient vécus dans un respect accru de tous ceux (et pas seulement les musulmans) qui y sont étrangers ou le sont devenus. En ce qui concerne l’islam en France ou de France, sachons les uns et les autres, chrétiens, musulmans, et autres, ne plus confondre dans nos réactions islam religieux et islam sociétal, qui relèvent de traitements contrastés. Le premier appelle le respect auquel a droit toute religion ou position spirituelle, dans le cadre de la laïcité de nos institutions publiques, et de la part des chrétiens une attitude fraternelle. Le second nous appelle à la fois à un respect attentif envers les personnes (insulter une femme parce qu’elle est voilée est inacceptable), en tenant compte probablement de l’incommode situation postcoloniale dans laquelle les problèmes se posent, et en même temps à une lucidité exigeante : il s’agit là d’une rencontre de civilisations, de sociétés, où tout n’est pas compatible. Que des efforts d’adaptation soient à faire des deux côtés, c’est sûr, mais n’est pas négociable notre refus de ce qui altérerait en profondeur notre présente civilisation franco-européenne (la ségrégation des sexes par exemple). Et il ne peut être tolérable en France que des musulmans attachés à l’islam sociétal rendent la vie difficile à ceux (et surtout celles) de leurs coreligionnaires qui s’en éloignent et cherchent à participer pleinement à notre société. Ces excès écartés, il y a à inventer ensemble, avec des apports mais dans la fidélité à notre tradition, notre manière commune de vivre au milieu du 21e siècle.

 

Cet article complète des réflexions déjà présentes sur ce blog :

http://michel-poirier.over-blog.fr/2017/02/de-l-etoile-jaune-au-voile-islamique.html

http://michel-poirier.over-blog.fr/2016/09/l-identite-francaise-parlons-en.html

http://michel-poirier.over-blog.fr/2016/09/public-et-public.html

 

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