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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 16:23

            Ce dimanche 16 juillet, lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, le Président Macron a lancé cette formule : « l’antisionisme, forme réinventée de l’antisémitisme ». Cela a provoqué aussitôt un débat sur certains réseaux sociaux.

            De quoi parle-t-on quand on énonce le mot « sionisme » ? À mon avis, d’un événement historique et d’une idéologie.

            L’événement historique, pour aller vite au risque d’omettre des épisodes essentiels, commence à la fin du 19e siècle, quand quelques juifs d’Europe ou d’Amérique songent à rejoindre la Palestine, alors soumise à l’Empire ottoman, cette Palestine depuis longtemps arabe mais qui, une vingtaine de siècles plus tôt, avait été habitée majoritairement par des juifs, et où à plusieurs reprises un royaume juif indépendant avait existé. Dans les décennies suivantes, un flot encore modeste d’immigrants juifs s’y installe progressivement. La fin de la guerre mondiale de 1939-1945  précipite ls choses, beaucoup de ceux des juifs qui ont pu survivre aux persécutions hitlériennes et à la tentative d’anéantissement perpétrée contre eux rejoignent ce « foyer national juif », qui en 1948 se constitue en État, l’État d’Israël que nous connaissons aujourd’hui, et qui n’a cessé de voir sa population juive complétée par des apports extérieurs. Mais, le temps passant, la grande majorité des citoyens juifs d’Israël sont maintenant nés sur place, ils sont désormais d’authentiques enfants de cette terre.

            Il est évident que cet événement sioniste, par sa nature même et par l’idéologie qui le sous-tend (on verra cela plus loin), ne pouvait pas et n’a pas pu se déployer au cours de ces années dans le respect de la justice à l’égard des populations qui étaient là depuis des siècles et des siècles. Même quand, avant 1948, les colons juifs payaient scrupuleusement les terres où ils installaient leurs kibboutz, la lutte n’était pas égale entre eux, appuyés sur l’argent collecté en Amérique et en Europe, et les métayers et les bergers évincés, trahis par des propriétaires arabes absentéistes, résidant à Damas, Jérusalem ou Beyrouth, et bien contents de l’aubaine. Ne parlons pas des expulsions, des confiscations, des murs élevés entre un village et ses champs, de l’arbitraire et des humiliations qui ont jalonné et jalonnent plus récemment cette histoire. L’événement sioniste s’est révélé comme un « Ôte-toi de là que je m’y mette ! » progressif et impitoyable.

            Ici trouve sa place un premier débat. Refuser de trouver normale cette injustice, refuser de la ratifier, la mettre en question et protester, va-t-on appeler cela de l’antisionisme ? En tout cas, ce n’est pas de l’antisémitisme. Quand l’injustice ou l’arbitraire me heurtent, peu importe que l’auteur en soit juif ou non, cela n’a pas à entrer en ligne de compte, ni pour le condamner, ni pour l’excuser. En tenir compte serait du racisme.

            On objectera que la critique de ces injustices est sélective, car, pour tout ce qui est intervenu à partir de 1947, rien ne se serait passé de manière aussi contestable si les dirigeants arabes de l’époque avaient eu l’intelligence d’accepter le partage de la Palestine concocté à l’ONU. On aurait effectivement, dit-on, deux États aujourd’hui, tandis qu’en déclenchant une guerre pour empêcher Israël de se constituer en nation et en État ils ont fait naître un enchaînement de violences, y compris plus tard des actions terroristes, dans lequel la peur de disparaître conduit nombre d’israéliens à accepter de commettre l’inexcusable, et le soin à prendre de la sécurité justifie bien des choses. Les arabes de 1947 se sont probablement trompés en effet, mais leur cœur pouvait-il ne pas se révolter quand on leur demandait de consentir à la désarabisation de territoires où, même sous des dominations étrangères, tout ou presque était arabe depuis 1300 ans ? Et est-on si sûr que tout se serait bien passé, quand on découvre que ce partage, loin d’être inacceptable pour les seuls arabes, ne pouvait que laisser également insatisfaits, et aspirant à plus, les tenants de l’idéologie sioniste ?

            Le moment est venu d’aborder le sionisme en tant qu’idéologie. À la base on trouve la conviction que le peuple juif est lié à un territoire compris entre la Méditerranée à l’ouest et à l’est le Jourdain et la Mer Morte, territoire qui s’est appelé durant des siècles la Palestine, mais qui recouvre pour l’essentiel le Royaume de David tel qu’il est présenté dans les textes bibliques. Ce peuple a pour vocation spécifique (pour vocation divine dira-t-on si on est juif religieux) de se rattacher à ce lieu, même quand l’histoire l’a dispersé, et (là commence le sionisme proprement dit) le devoir du juif qui le peut est d’y revenir, de le mettre en  valeur, de le gérer souverainement, car, proclame-t-on, « Dieu nous l’a donné ». Certes, certains israéliens ne poussent pas cette idéologie jusqu’au bout et se contenteraient d’un partage, mais pour d’autres, et ils ont le vent en poupe actuellement en Israël, le projet sioniste ne sera vraiment réalisé que lorsque toute la « terre d’Israël » sera juive. La colonisation dans les territoires cisjordaniens et à Jérusalem-est n’est pas un accident ou une inconséquence, il s’agit de grignoter peu à peu les régions qui pourraient être considérées comme palestiniennes, de s’approcher peu à peu de la réalisation du grand Israël, c’est-à-dire du vrai Israël selon leurs vues. Le sionisme ne trouvera son plein accomplissement qu’à condition que tout ce qui fut la Palestine soit devenu Israël.

            Ce sionisme-là rend évidemment la paix impossible entre israéliens et palestiniens, entre juifs et arabes, son succès serait une domination unilatérale et non la paix. S’opposer à ce sionisme, conquérant à court terme mais suicidaire à long terme, loin de procéder de l’antisémitisme, préserve au contraire la possibilité que se réalise un jour un compromis sans lequel il n’y a pas d’avenir pour le peuple juif au Proche-Orient. D’ailleurs Emmanuel Macron l’a bien compris, qui a rappelé à Benjamin Nétanyahou que la poursuite de constructions dans les colonies viole le droit international et met en péril toute solution politique, et qui a prôné la « recherche d’une solution à deux États vivant côte à côte dans des frontières sûres et reconnues avec Jérusalem pour capitale ». En s’attaquant au développement des colonies juives, en postulant qu’une partie du territoire, et même de Jérusalem, devrait échapper à la souveraineté d’Israël, E. Macron n’a pas pris garde qu’il prenait le contrepied de points essentiels de l’idéologie sioniste, que donc il faisait à sa manière de l’antisionisme !

            Concluons. Le sionisme, dans ses actions et dans son idéologie, présente des aspects multiples, divers, en face desquels peuvent être repérées autant de positions dites « antisionistes » qui ne font que dénoncer ici l’injustice et l’arbitraire, là le grignotage des droits palestiniens et le sabotage de toute véritable paix. Il est abusif alors de parler d’antisémitisme, et E. Macron a été bien imprudent d’assimiler antisionisme et antisémitisme au moment même où il s’apprêtait à condamner certaines prétentions authentiquement sionistes et pouvait ainsi se faire taxer d’antisionisme.

Est-ce à dire qu’il faudrait laisser la voie libre aux ultras de l’antisionisme ? Ceux-là voudraient faire rebrousser chemin à l’histoire, annuler purement et simplement ce que j’ai appelé l’événement sioniste, supprimer Israël et renvoyer au-delà de la mer ses citoyens juifs, sans consentir à reconnaître que plusieurs générations nées sur place ont ancré la judéité dans la réalité du Proche-Orient . Qu’on accuse ceux-là, et ceux-là seuls, d’antisémitisme ne me choque pas, car rechercher une solution aussi extrême est difficilement concevable sans une détestation systématique du judaïsme et des juifs. Mais toute contestation des actions et de l’idéologie du sionisme n’a pas à être dénoncée comme antisémite. Le chantage à l’accusation d’antisémitisme qu’on subit de la part de certains dès qu’on refuse d’avaliser des pratiques et des projets inacceptables du sionisme, ce chantage est odieux et misérable.

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