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28 novembre 2017 2 28 /11 /novembre /2017 09:21

            À partir de ce 2 décembre 2017 au soir, dans les offices catholiques romains et dans les rencontres œcuméniques (les autres confessions ont donné leur accord pour ces rencontres), nous devrons remplacer « Ne nous soumets pas à la tentation » par « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

            Je retrouve au fond de mon ordinateur, à la date du 16 août 2014, un petit texte d’humeur, rédigé alors que cette nouveauté ne s’appliquait encore qu’à la traduction du texte de la prière dans Matthieu, en vue de la proclamation de ce passage d’Évangile à la messe, une fois tous les trois ans. Le dommage était encore limité.

            Je reproduis ce court billet :

« Le texte original, celui qui fait foi, est en grec ancien. En grec ancien, mè eisenenkès hèmas eis (μὴ εἰσενέγκης ἡμᾶς εἰς) ne peut avoir pour sens que « ne nous emporte pas dans », « ne nous conduis pas dans ». Toute traduction qui ne respecte pas cela choque profondément une intelligence scrupuleuse. Pour ne pas avoir l’air de dire que Dieu pourrait, si nous ne le priions pas de n’en rien faire, nous conduire dans une tentation (car seul le diable tente, Dieu ne pousse pas au mal), on manipule le texte, on invente « ne nous laisse pas aller dans », qui n’en est pas une traduction honnête. Mais il y a une autre solution, parfaitement honnête : le mot grec peirasmon (πειρασμόν) ne s’interprète comme « tentation » que de manière dérivée, son sens fondamental est « essai de la valeur de », « mise à l’épreuve ». Et il n’y a rien de scandaleux à dire que Dieu, dans certaines circonstances, met les siens à l’épreuve (soit pour manifester et exalter leur fidélité, soit pour faire mieux faire apparaître leurs transgressions et les appeler à se corriger), la Bible le dit plusieurs fois. Mais, connaissant notre faiblesse, notre fragilité, nous demandons au Père de ne pas nous exposer à une mise à l’épreuve qui pourrait se révéler au-dessus de nos forces. Le sens est « ne nous embarque pas dans une mise à l’épreuve », « épargne-nous d’être mis à l’épreuve ».

            Je reconnais que le ton de ce billet était un peu … vigoureux. Expliquons-nous cependant, et apportons quelques nuances.

           Les raisons qui ont amené les responsables catholiques à prendre cette position sont bien exposées dans un article « Notre Père » de l’encyclopédie Wikipédia :

« La traduction de cette formule dans la liturgie par « ne nous soumets pas à la tentation » est un sujet de débat chez certains catholiques depuis le dernier concile et la traduction liturgique officielle à laquelle il a conduit. La traduction latine est une traduction littérale du grec : inducas, comme εἰσενέγκῃς, veut dire « conduire dans, faire entrer », donc littéralement « Ne nous fais pas entrer dans la tentation ». De ce point de vue, la formule œcuménique est donc une traduction correcte. Cependant, cette traduction est considérée comme théologiquement mauvaise, car Dieu n’est pas tentateur, c'est le démon qui veut et peut nous faire « entrer dans la tentation ». « Que personne ne dise, lorsqu'il est tenté : C'est Dieu qui me tente ; car Dieu ne peut être tenté par le mal, et lui-même ne tente personne » (Jacques 1, 13). Certaines communautés orthodoxes ont tranché et renoncé en 2004 à la traduction œcuménique.

 L'explication réconciliant le sens propre et la théologie est qu'il s'agit d'un hébraïsme : le verbe grec traduit un verbe araméen à la forme causative ; or le causatif en araméen peut avoir un sens factitif fort : faire, faire faire ; mais également un sens permissif plus passif: laisser faire, permettre de faire. Finalement, le 12 juillet 2013, le Vatican a approuvé la publication d'une nouvelle traduction en français de la Bible liturgique, où la formule sera désormais : « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». L'Église protestante unie de France, s'appuyant sur les travaux réalisés, recommande cette traduction également lors d'un synode national le 8 mai 2016 tout en respectant l'usage des pratiquants. »

            Les raisons par lesquelles on justifie là le rejet de « ne nous soumets pas à la tentation » sont parfaitement valables, et je connais des chrétiens comme vous et moi qui n’avaient pas besoin d’être des théologiens pour ressentir une gêne devant cet énoncé. Mais cela autorise-t-il à substituer au texte grec, seul présent dans l’Écriture et seul normatif, une hypothèse sur le texte en langue sémitique prononcé par Jésus ? Le rédacteur hellénophone de Matthieu, ou sa source s’il a trouvé une prière déjà traduite, avait parfaitement la possibilité, s’il fallait comprendre « ne nous laisse pas entrer dans », de traduire cela en grec : mè pathè hèmas eisienai (μὴ πάθῃ ἡμᾶς εἰσιέναι). Il ne l’a pas fait.

            Je reconnais que, si l’on garde la traduction de πειρασμόν / tentationem par « tentation », le souci de la rectitude théologique acculera à cette manipulation du texte authentique que je voudrais qu’on évite. Mais la traduction par « tentation » n’a rien d’inéluctable. Je renvoie là à ce que j’écrivais en 2014 (voir plus haut), ou encore aux dictionnaires grec-français de Bailly (πειρασμός, et le verbe πειράω ou πειράζω) et latin-français de Gaffiot (tentatio, mot encore peu fréquent dans les textes classiques, mais surtout le verbe tentare, écrit souvent temptare, dont il dérive). Le sens de « mettre à l’épreuve », « faire l’essai de », est courant, alors que « tentation » en français de nos jours relève d’une définition bien plus restreinte : « ce qui porte à enfreindre une loi religieuse, morale ; impulsion qui pousse au  péché, au mal, en éveillant le désir » (petit dictionnaire Robert). Certes, pour les mots grecs et latins en question, ce dernier emploi, qui désigne une forme particulière d’épreuve, s’est développé au cours de l’histoire chrétienne, mais sans éliminer le sens plus général, toujours possible.

            Et c’est bien ce qui se passe dans le Nouveau Testament. En de nombreux endroits, la traduction par « tenter » et « tentation » s’accepte certes sans difficulté, comme lorsque Jésus est conduit au désert « pour y être tenté par le diable » (Mt 4, 1). Mais en d’autres elle est impossible, par exemple en 2 Co 13, 5, où heautous peirazete (ἑαυτοὺς πειράζετε) est rendu dans la TOB par « faites vous-mêmes votre propre critique » et dans la Bible de Jérusalem par « examinez-vous vous-mêmes », le sens littéral étant « faites l’épreuve de vous-mêmes » ; traduire par « tentez-vous vous-mêmes » est évidemment exclu. En Ga 4, 14, Paul rappelle aux Galates que, lors de sa première venue chez eux, sa santé en lambeaux pouvait le rendre repoussant mais ne les avait pas dissuadés de l’accueillir comme un messager de Dieu ; il écrit : ton peirasmon humôn en tè sarki mou (τόν πειρασμὸν ὑμῶν ἐν τῇ σαρκί μου), c’est-à-dire : « l’épreuve (qui était) la vôtre à cause de (l’état de) ma chair » (Jérusalem : « L’épreuve que vous était ce corps infirme », TOB : « si éprouvant que fût pour vous mon corps »). Voir aussi Ac 5, 9.

             Ou encore, en 1 P 1, 6-7, ce beau texte à propos du salut promis et espéré : « Vous en tressaillez de joie, bien qu’il vous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves (ποικίλοις πειρασμοῖς), afin que, bien éprouvée, votre foi, plus précieuse que l’or véritable que l’on vérifie par le feu, devienne un sujet de louange, de gloire et d’honneur lors de la Révélation de Jésus Christ » (trad. Jérusalem) ; il s’agit ici, comme plus loin en 1 P 4, 12, des oppositions plus ou moins violentes, et bientôt des persécutions, que rencontrent désormais les communautés chrétiennes de la fin de l’âge apostolique, comparées à un or précieux authentifié par le feu : point de tentation, d’impulsion à faire le mal, dans tout cela. Et quand « tenter » est employé en français dans l’expression « tenter Dieu » (1 Co 10, 9) cela désigne en fait une manière de mettre Dieu à l’épreuve, de le provoquer ; il serait absurde de penser pouvoir le pousser au mal, il ne s’agit pas ici non plus d’une tentation.

           Je pense avoir suffisamment montré que le Nouveau Testament connaît parfaitement, pour πειρασμός et sa famille (partout traduits en latin par tentare et tentatio), le sens de « épreuve », « mise à l’épreuve ». Il est donc arbitraire de l’exclure des traductions envisageables pour le Notre Père. Il serait certainement intéressant, et instructif, d’examiner de manière exhaustive toutes les occurrences des mots de cette famille dans le NT. Elles dépassent les 50, et le travail était trop long pour ces brèves réflexions. Remarquons seulement que, même dans les cas où « tentation » est légitime, comme les tentations du Christ, « épreuve », « mise à l’épreuve » n’aurait pas été incongru : Satan met Jésus à l’épreuve, sa tentative (encore un mot de la même famille !) a pour but de sonder jusqu’où va la force de cet être en qui il devine un adversaire dangereux.

            Reste à comprendre pourquoi il est si difficile à beaucoup d’abandonner le mot français « tentation ». Dans mon existence de traducteur et de professeur de traduction, j’ai eu plus d’une fois à affronter ce genre d’obstacle : quand un mot latin (latin d’origine ou calqué sur le grec) survit dans un mot français qui se présente en continuité avec lui, on a tendance à les considérer comme un mot unique, et à ne pas voir, parfois à refuser de voir, que ce à quoi il se réfère dans la réalité a pu évoluer, qu’il a pu y avoir des glissements, des extensions ou au contraire des restrictions, des limitations à quelque chose de plus étroit (c’est le cas ici), et à rendre automatiquement le mot antique par le mot français. Il faut pourtant savoir qu’un presbyter n’était pas toujours ce que nous appelons un prêtre, un episcopus un évêque, un angelus un ange, qu’il pouvait y avoir haeresis lors de divisions sans conflit doctrinal, qu’une ordinatio pouvait ne pas impliquer tout ce qu’implique aujourd’hui l’ordination, etc. Ce sont là des mots du christianisme, mais il en serait de même pour des mots du domaine général, comme subtilis ou princeps.

            Le vrai sens de μὴ εἰσενέγκης ἡμᾶς εἰς πειρασμόν est littéralement : « ne nous conduis pas dans une mise à l’épreuve ». On pourrait songer à traduire : « abstiens-toi de nous mettre à l’épreuve », ou « ne nous soumets pas à l’épreuve de nos forces », ou « épargne-nous d’être mis à l’épreuve ». Les cas où Satan nous tente, où peut-être Dieu permet que nous entrions en tentation, font certes partie de ces épreuves devant lesquelles nous nous savons trop faibles et demandons qu’elles nous soient épargnées, mais ils ne sont pas les seuls, et nous avons raison de prier Dieu de bien vouloir écarter toutes ces mises à l’épreuve de notre foi et de notre fidélité.

 

 

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