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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 17:24

            Dans les pages « débat » des journaux, on s’écharpe vivement sur les questions de genre, et l’on embarque la grammaire dans la querelle. Écriture inclusive, féminisation des noms de métiers, accord des adjectifs (le masculin doit-il l’emporter sur le féminin ?), tout est sujet d’altercation.

            Au lieu de me lancer témérairement dans cette arène, je voudrais, en amont du débat, faire préalablement un effort de lucidité sur ce qui se passe réellement dans la langue française.

            Le genre grammatical « masculin » est-il bien nommé ? Car aux yeux de ceux qui réfléchissent sur la langue, il est en réalité un non marqué, et le mot qu’il affecte ne devient masculin, ne se spécifie comme masculin, que lorsque dans un énoncé il se trouve, explicitement ou implicitement, en parallèle ou en opposition avec un féminin.

            Cela vous étonne ? À la fin de 2017 vous avez probablement lu  dans un journal, ou entendu à la radio, que la France compte désormais 66 millions d’habitants. Pas un seul instant vous n’avez pensé que ce compte n’incluait que les mâles. Et vous êtes persuadé que personne au monde ne l’a imaginé, sauf par plaisanterie ou provocation. Et lors des multiples votes de 2017, quand vous avez su que dans votre bureau de 647 inscrits il y avait eu 432 votants, vous n’avez pas supposé un seul instant que les inscrites et les votantes n’y étaient pas comptées. Enfin, si à l'entrée d'un hôpital il est écrit que les chiens ne sont pas admis, vous n'essaierez certainement pas d'entrer avec une  chienne.

            Cette petite expérience prouve plusieurs choses.

  1. Le masculin, en grammaire, est bien un non marqué.
  2. Plus étonnant : tout le monde le sait. Le fait que vous ne vous êtes pas trompé sur l’information que vous avez reçue prouve que vous le saviez. Vous n’utilisiez probablement pas l’expression « genre non marqué », mais vous saviez intuitivement le fait qu’elle énonce. Et il en est de même pour tout un chacun.
  3. L’écriture dite inclusive (« habitant.e.s ») n’apporte rien à la clarté et à la précision de la communication, qui est la fin première du langage.
  4. Si un genre non marqué voisine dans le paradigme des genres avec un autre genre qui est, lui, marqué, à savoir le genre féminin, alors il est logique qu’en cas de concurrence la langue, pour gérer un ensemble réunissant les deux genres, utilise le non marqué qui peut s’appliquer à tout. Quand on enseigne aux enfants « le masculin l’emporte sur le féminin », ce n’est pas la règle qui est sexiste, c’est la manière de l’énoncer. La règle véritable est celle-ci: « pour qualifier par un adjectif ou pour reprendre par un pronom un ensemble cumulant plusieurs genres, on utilise la forme non marquée ».

            Alors, me direz-vous, pourquoi le général De Gaulle s’est-il mis à commencer ses discours par « Françaises, français » ? C’est que, depuis l’instauration du suffrage universel en 1848, les françaises avaient été privées pendant cent ans du droit de vote conféré aux hommes, et qu’elles venaient de l’obtenir. Il fallait célébrer ce progrès en les nommant explicitement. Et dès lors « français », amputé par le voisinage de « françaises », passait du non marqué au masculin. Ainsi fonctionne la langue française.

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            N’allez pas penser que la notion de « non marqué » ait été inventée pour l’occasion. Il est courant dans les langues que, dans une catégorie grammaticale comportant un nombre fini d’éléments, l’un d’eux soit non marqué. C’est le cas pour la catégorie du temps dans les verbes. Quand nous disons « Je te vois demain ? » ou quand nous lisons : « Napoléon s’attendait à voir apparaître Grouchy. C’est Blücher qui se présente. La bataille est perdue », le prétendu présent se révèle être un non marqué. Il suffit qu’un mot comme « demain » atteste qu’on est dans l’avenir, ou qu’il soit évident (l’imparfait de « s’attendait » y contribue) qu’on est dans un récit décrivant le passé, pour que le « présent » puisse être utilisé sans ambiguïté. Au contraire si je dis : « mon ami André est malade», sans autre contexte, l’absence de recours à un temps passé ou futur qui était à ma disposition fera, par contraste, du présent un vrai présent. De même l’indicatif n’est pas en soi le mode du réel, il suffit de le faire précéder d’un « si » pour qu’il exprime une virtualité (« si tu gagnes le gros lot, qu’en feras-tu ? »), tandis que le subjonctif porte en lui cette idée de virtualité, l’indicatif ne portant celle de réalité que par contraste avec les modes virtuels.

            Ce « non marqué » se glisse même dans le vocabulaire. Ainsi dans le groupe large / étroit. On parlera de routes larges ou étroites, mais s’il s’agit de donner une mesure, une route étroite aura une largeur de 2 mètres ou de 2 mètres 50 ; un ruban, qui est bien un objet étroit, sera large d’un centimètre ou de quelques millimètres. La notion de largeur est générique, celle d’étroitesse est spécifiée.

            Ces quelques considérations pour vous persuader que la notion de « non marqué » a sa place depuis longtemps dans la réflexion sur la langue, dans la science linguistique, et n’a pas été élaborée pour contrer des initiatives contestées.

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            Bien sûr, tout n’est pas aussi simple. Par rapport à sa structure générale, toute langue présente des exceptions et des bizarreries. Il arrive en français, et c’était déjà le cas en latin, que des noms génériques d’animaux soient féminins, et qu’en guise de masculin il faille recourir à une souris mâle ou une panthère mâle. De même, quand il s'agit d'humains, l'expression générique "une personne" est au féminin. D’autre part les noms de la parenté la plus proche présentent des masculins vraiment marqués comme tels : c’est le cas de père, fils (alors qu’en latin le pluriel filii peut désigner l’ensemble des fils et des filles), et frère. Pour le générique, utile au pluriel, il a fallu recourir à parents, enfants, qui ont le défaut de signifier aussi autre chose, d’où des confusions même si la plupart du temps le contexte permet de les éviter, et vers 1970 (selon le dictionnaires historique de la langue française dont je dispose) on a créé le mot fratrie, dont je remarque cependant qu’il a été créé sur frère et non sur sœur. Mais neveux et cousins peuvent parfaitement être utilisés de manière générale, et il en est de même pour frères pris au sens figuré (« Nous sommes tous frères »). Les exceptions restent des exceptions.

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            Que penser de la féminisation des noms de métier et de fonction ? Elle n’est certainement pas de soi contraire au génie de la langue. Il y a longtemps qu’on entend parler de directrices. La chose a peut-être été favorisée par le fait qu’avant les dernières décennies nos écoles n’étaient pas mixtes, et qu’un terme spécifique semblait bien naturel pour les établissements féminins. Et les actrices côtoient depuis longtemps les acteurs.

            Encore faudrait-il, de préférence, que la fabrication de ces féminins, lorsqu’ils n’existaient pas encore, soit conforme aux règles du français. En raison de l’histoire de notre langue, la simple adjonction d’un e ne s’applique pas automatiquement à tous les mots. Le problème se pose particulièrement pour nos deux suffixes « masculins » d’agent, en -eur (charm-eur, dans-eur, march-eur, ment-eur, rapport-eur) et en -teur, ce dernier remontant au suffixe latin -tor, lui-même construit sur la forme des verbes appelée supin, ce qui engendre des discordances avec la forme du verbe souche en français : directeur ne calque pas exactement son radical sur celui de diriger.

             L’usage constant du français pour les suffixes en -eur est un féminin en -euse (charmeuse, etc.), pour les suffixes en -teur le féminin, hérité du latin, est en -trice (directrice, agricultrice, etc.). Dès lors, imaginer une *procureure au lieu d’une procureuse, une *rapporteure au lieu d’une rapporteuse, c’est avouer involontairement une ignorance, bénigne en soi, mais grave quand on prétend régenter l’évolution de la langue. Qu’on ne m’objecte pas la prieure du couvent, l’origine est différente, et il n’y a pas de suffixe d’agent dans le mot prieur.

            Le féminin de -teur est -trice. Donc rectrice, factrice ne créent aucune difficulté, et sont apparemment passés dans l’usage. Les italiens utilisent autrice (en le prononçant, bien sûr, autrement que nous), je ne vois pas pourquoi nous le refuserions, et préférerions une *auteure qui fait violence à notre langue. Une difficulté se présente pour les mots où, dès le latin et en raison de règles phonétiques propres à celui-ci, -tor est devenu -sor, ce qui a donné en français -seur, dans professeur ou assesseur. Il n’y a pas de féminin en -rice possible. *Professeure me choque au même titre qu’*auteure, et d’autre part je me souviens que lorsque j’étais élève, ou jeune prof, et même plus tard, on parlait dans les couloirs du lycée de « la professeur d’anglais » sans que cela choque quiconque.  Pourquoi ne pas continuer ? La féminisation de la forme matérielle du mot est-elle indispensable ?

            D’autant que beaucoup  de femmes ne réclament pas ou n’ont pas réclamé cette féminisation. Madame Carrère d’Encausse est Secrétaire perpétuel de l’Académie française, et ne souhaite pas être autre chose. Le maintien d'une unique appellation pour la fonction atteste que celle-ci est la même, avec la même dignité, que le titulaire en soit un homme ou une femme. J’ai bien connu Josiane Serre, d’abord quand elle dirigeait l’École normale supérieure de jeunes filles. Elle ne voyait rien à redire d’être appelée Directrice de cet établissement féminin. Ensuite, lorsque les deux E.N.S., masculine et féminine, ont été fondues en une seule, on a pris quelque temps pour définir et enclencher la procédure de nomination d’une direction définitive, et le Ministre l’a nommée Administrateur. Elle n’a pas cherché, elle non plus, à se faire appeler administratrice.

            Avant la mixité généralisée, les lycées de garçons avaient à leur tête un proviseur, titre spécifique, tandis que les lycées de filles étaient gouvernés par une directrice, tout comme une école primaire. Avec la mixité, dans les lycées de filles qui se mettaient à accueillir des garçons, les ex-directrices se sont fait appeler « Madame le Proviseur », à égalité avec leurs collègues masculins, et sans vouloir d’autre titre que celui que portaient déjà ces derniers. Ainsi se manifestait enfin l’égalité.

            On voit que, sachant que le masculin grammatical n’est pas réellement un masculin, je doute que la féminisation des noms de métier et de fonction soit nécessaire, et qu’elle favorise la reconnaissance de l’égale dignité des deux sexes. Elle pourrait même la compromettre là où un sexisme toujours vigoureux déprécie le féminin.

            Quoi qu’il en soit, la féminisation du vocabulaire existe depuis longtemps pour certains mots, et il n’est pas contraire à la langue qu’elle se développe encore si certains le souhaitent, pourvu qu’elle se coule dans les règles de dérivation qui sont de longue date celles du français. Sans cette dernière précaution, notre langue serait défigurée, et l’Académie aurait raison de protester.

           Mais cette féminisation n’a pas à devenir systématique. Puisqu’un président ou un trésorier est non marqué pour le genre grammatical, il serait ridicule de récrire tous les textes constitutionnels ou de lois, tous les statuts d’associations, pour y additionner les deux genres. Et ce serait un gaspillage éhonté que de changer toutes les plaques identifiant leur bureau et tous les papiers à en-tête destinés à leur correspondance chaque fois que le nouveau titulaire d’une fonction n’est pas du même sexe que le précédent.

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