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30 novembre 2018 5 30 /11 /novembre /2018 12:41

             Mercredi 28 novembre, on annonçait que dans un sondage 84 % des sondés avaient estimé que « le mouvement des gilets jaunes est justifié ». Cette approbation est à première vue très précise. En réalité elle peut recevoir toute une échelle d’interprétations.

            S’il s’agit de dire que tous les ménages à petits revenus qui sont obligés (vie à la campagne, en petite ville ou en grande banlieue) d’utiliser une voiture tous les jours pour le travail ou les courses sont justifiés à se plaindre que l’augmentation des taxes sur l’essence est pour eux insupportable, et justifiés à exiger que par un moyen quelconque on rétablisse en leur faveur un pouvoir d’achat décent, ce ne sont pas 84 % des français qui vont être d’accord, mais 99 %, dont je serai.

            S’il s’agit d’approuver un combat engagé afin d’obtenir pour tous que ces taxes soient supprimées, les 84 % sont vraisemblables, mais cela pose au moins un problème, car on voit alors que des gens chez qui ces taxes ne portent atteinte qu’à leur superflu (dont je serais éventuellement) s’abritent derrière ceux chez qui elles mordent sur le nécessaire à la vie de chaque jour, afin d’échapper eux aussi aux aspects financiers de la lutte entreprise pour décourager peu à peu l’usage des produits pétroliers. Je suis ici nettement plus réticent devant l’approbation, et je comprends que le gouvernement répugne à renoncer à ces taxes. Il se peut bien sûr que pour éviter à la France des dommages encore plus grands, si le pays était totalement paralysé, il finisse par y renoncer, mais s’il fallait en arriver là ce serait grave pour l’avenir, ce serait une première capitulation qui encouragerait les climatosceptiques, et nous serions collectivement fautifs.

            Enfin ce sondage peut être interprété comme une approbation sans réserve du moyen d’action qu’ont choisi la plupart des gilets jaunes, c’est-à-dire non pas la manifestation qui, selon un horaire et sur un itinéraire annoncés d’avance, ne gêne la circulation que durant quelques heures, mais un blocage durable et sans limite de routes, de rues, de voies d’accès à certains lieux. Si 84 % des français approuvaient ce moyen, je serais atterré. Car ces blocages attaquent quelque chose qui est, dans un pays démocratique, un droit fondamental de chacun, celui d’aller et venir librement. Le paradoxe est alors que, probablement parce qu’ils ne peuvent atteindre directement celui qu’ils ont identifié comme adversaire, ici le gouvernement, les bloqueurs font le choix de s’en prendre au premier venu qui passe à leur portée en voiture ou en camion, et, au-delà de lui, de nuire volontairement, par exemple, au producteur de denrées périssables dont le camion de livraison sera bloqué et la marchandise abîmée par ce délai sera refusée par le destinataire. Qu’on ne me dise pas qu’en parlant de premier venu, sur lequel on se jette faute d’atteindre ceux qu’on aimerait atteindre, je caricature, je décris exactement ce qui se passe. Et un reportage m’a fait voir sur l’écran télé le cultivateur de tomates exaspéré par ce qui lui a été infligé « C’est le pouvoir qui est responsable de ces dommages » diront peut-être certains. Chacun ses responsabilités. Le gouvernement est responsable de ses manques d’écoute et de ses refus, chaque gilet jaune est personnellement responsable des moyens d’action auxquels il choisit de collaborer. Je fais ce crédit aux gilets jaunes de penser qu’ils décident librement de ce qu’ils font, qu’ils veulent vraiment et lucidement ce qu’ils font et les conséquences prévisibles. Penser autre chose serait les mépriser.

            La position que je défends ici risque de ne pas plaire. Mais je reste convaincu qu’à mépriser le droit de tout un chacun autour de soi on sape, à terme, les bases de la reconnaissance de son propre droit.

(30 novembre 2018)

 

Réflexions annexes :

 

À la veille du 17 novembre, j’avais lu sur Facebook un texte d’un ami se réjouissant des blocages de routes annoncés par les gilets jaunes. Je lui avais objecté ceci :

 

17 novembre 2018

Pour défendre les automobilistes contre l’augmentation des taxes qui les frappent, les « gilets jaunes »  s’apprêtent à pourrir la vie … aux automobilistes ! S’il y a blocage réel de routes, de rues, d’accès à certains lieux, à qui les manifestants s’attaqueront-ils concrètement ? Au gouvernement ? Évidemment non, mais bien aux commerçants allant ouvrir leur boutique en ville ou leur étal au marché, aux clients soucieux de faire leurs courses au centre commercial, au voyageur rejoignant la gare ou l’aéroport et ayant souscrit à un titre de transport non remboursable, au sportif se dirigeant vers un stade, au camionneur dans son travail. Et si les manifestants nient traiter concrètement en ennemis tous ces gens, n’est-ce pas un peu hypocrite ?

Cette affaire révèle un problème plus général. Depuis une trentaine d’années au moins les gens constatent que les grèves et les manifestations classiques sont de moins en moins efficaces pour obtenir la satisfaction des revendications. La tentation est donc forte de recourir à des moyens comme les blocages qui ne sont pas seulement illégaux, mais qui d’abord présentent ce vice de s’en prendre directement aux droits élémentaires d’autrui, de gens qui ne sont pas des ennemis dans le débat en cours et que pourtant on traite réellement en ennemis. La route, la rue, appartiennent de manière indivise à tout le monde, tout le monde a naturellement le droit d’en profiter, et quand un groupe la privatise au profit des intérêts qu’il défend il commet une sorte de vol. Le droit de grève est un droit constitutionnel, mais je me souviens que lors d’une grève de camionneurs et alors que certains d’entre eux bloquaient des routes, leurs leaders ont clamé que les autorités ne respectaient pas le droit de grève quand elles ont fait dégager ces routes : c’était évidemment une imposture, le droit de grève est le droit de cesser le travail de manière concertée, il ne couvre rien d‘autre. Les leaders de syndicats ou de manifestations organisées ou spontanées prennent une grave responsabilité quand ils appellent à des blocages sans avertir ceux qu’ils encouragent du double danger d’illégalité et de malhonnêteté à l’égard des victimes où ils vont se mettre.

Dernière remarque : les augmentations actuelles de taxes sur l’essence et le gazole ne sont que l’application de mesures de lutte pour l’environnement et contre des pollutions nuisibles à la santé de tous dont le programme a été adopté par les instances démocratiques de notre pays, et sans opposition, bien avant l’actuelle présidence et l’actuelle législature. Mais il est exact que l’impact de ces mesures est insupportable pour ceux qui, étant salariés au SMIC ou pas très loin au-dessus, ont d’autre part besoin d’une voiture pour aller travailler, et aussi pour tous ceux qui vivent avec de petits revenus en des lieux, comme beaucoup de campagnes, où ont disparu désormais les transports en commun. Notre gouvernement n’a pas anticipé ces difficultés, on n’a pas tort de le lui reprocher. Mais il vient de décider des mesures d’accompagnement qui aideront bon nombre de ceux qui en ont besoin à affronter ces problèmes. On peut trouver que ces mesures ne couvrent pas encore toute l’étendue des nécessités, qu’elles laissent encore des gens sur le bord de la route : faisons l’inventaire de ces manques, et revendiquons que le dispositif soit complété. Mais les manifestants, et avec eux LR par la voix de ses dirigeants, veulent autre chose : l’abandon de toute augmentation des taxes sur l’usage des produits pétroliers. On s’aperçoit alors que la défense des petits, des délaissés, couvre en réalité la défense des intérêts de beaucoup d’autres. Il ne s’agit plus seulement d’exiger que soient protégés ceux chez qui les taxes sur le carburant entament le nécessaire et fragilisent le quotidien, mais de favoriser plus largement tous ceux qui n’y perdent qu’un peu de leur superflu.

 

Et voici encore une remarque complémentaire (21 novembre) :

            Cet automne, 80 % des contribuables (seuls les 20 % les plus aisés ne sont pas concernés, et je ne vais pas les plaindre) ont vu leur taxe d’habitation amputée de 30 %. Cela devrait les aider à payer leur carburant. Mais dire cela omet qu’un certain nombre parmi les plus démunis se trouvait dès avant ces nouvelles mesures exonéré totalement de la taxe d’habitation, en raison même de leurs grandes difficultés. La baisse de 30 % ne leur apportera donc rien, et ils sont précisément les plus fragiles. Une prestation en  leur faveur s’impose.

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