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29 juin 2019 6 29 /06 /juin /2019 15:54

            Le 7 juin, j’ai perdu un ami fidèle, Michel Jondot, prêtre, qui avait été il y a une quarantaine d’années notre curé pendant 12 ans.

            Trois mois plus tôt, devant l’avalanche de révélations sur des scandales trop longtemps dissimulés dans notre Église, il avait écrit un texte devenu par son départ un dernier message propre à nous accompagner dans l’espérance. Voici ce texte :

 

 

Cette vieille qui fait pitié !

Je ne puis m’empêcher, depuis plusieurs semaines, de me rappeler un texte dont j’avais entendu parler dans ma jeunesse ; il s’agit d’une œuvre très ancienne se situant à la charnière des temps. Après la mort des derniers témoins de l’aventure évangélique, en effet, naissait une Église d’un type nouveau, plus institutionnalisé, avec des Pasteurs, Évêques et prêtres pour veiller au troupeau. Le Pasteur : tel est le titre d’un ouvrage attribué à un certain Hermas qui fut peut-être un disciple de Paul. L’auteur parle d’une vision ; en songe l’Église lui serait apparue comme une vieille femme ridée et avec des cheveux blancs. Cette femme à l’aspect misérable était pourtant vêtue de vêtements éblouissants. Devant elle, Hermas était invité à se convertir et, au fur-et-à mesure de sa conversion, la vision qu’il avait de cette femme se modifiait. Progressivement, tout en gardant rides et cheveux blancs, elle retrouvait sa jeunesse, jusqu’à devenir semblable à une jeune fiancée au jour de ses épousailles.

Je suis prêtre depuis 1961. J’ai connu tous les visages possibles de l’Église. J’ai eu la chance d’arriver au ministère à une époque où l’Église sortait d’une période sombre et retrouvait son lustre ; on disait d’elle qu’elle vivait son « aggiornamento », sa mise à jour et son retour au jour. Ils étaient loin les temps où les Prélats, par peur, se courbaient devant les puissants. On cessait de condamner les prêtres qui, pour rejoindre ceux qu’on appelait « les prolétaires », partageaient la difficile condition ouvrière. On était invité non à défendre les intérêts d’une institution vénérable mais, au contraire, à ne pas en rester prisonniers. On chantait, en ce temps-là, « Allez-vous-en sur les places et sur les parvis » : il devenait bon de partager « les joies et les peines des hommes de ce temps », de cesser de se tenir à l’écart des Juifs, des musulmans et de tous ceux qui, suivant leur conscience, marchaient dans des voies où, jusqu’alors, il était interdit de les rejoindre. En Amérique latine, par exemple, les évêques allaient bientôt changer de regard. La conférence épiscopale (CELAM) cessait d'être au service d'une classe privilégiée et décidait de se donner en priorité au service des plus pauvres. L'archevêque de Recife, Dom Helder Camara, quittait son palais épiscopal pour aller loger au milieu des bidonvilles.

Grâce aux tâches qui m’ont été confiées j'ai enseigné dans des séminaires, j’ai connu des frères et des sœurs avec qui je me suis mis au service de communautés dans des collèges et lycées ou en paroisse. J’ai vu des enfants grandir, des jeunes entrer dans la vie adulte. Je me suis réjoui en voyant s’épanouir leurs amours et en célébrant leurs unions. J’ai partagé les soucis, les peines, les deuils de beaucoup. J’ai été au cœur d’une société sans me mettre à l’abri de son histoire : sans l’Église aurais-je connu l’islam de France, comme cela m’a été donné de le vivre ? Dans ce monde musulman j’ai découvert des amis, j’ai trouvé des frères ; j’ai souffert avec eux du mépris qu’il leur faut essuyer et j’ai été témoin de la misère des banlieues.

Certes, j’ai connu bien des satisfactions au cours de cette vie très humaine ; mais elles se sont accompagnées de déceptions qui n’ont cessé de croître au fur-et-à-mesure que j’avançais en âge. En entrant dans le ministère, j’avais beaucoup d’amis devenus prêtres en même temps que moi. Les meilleurs d’entre eux ont quitté l’Église et le clergé que j’ai côtoyé ensuite m’a parfois fait souffrir ; j’ai eu à vivre avec des prêtres médiocres, jaloux, alcooliques, arrivistes et quelquefois schizophrènes. Je me souviens d’un confrère qui, ayant embrassé l’islam en secret, faisait fonction d’imam dans une salle de prière le vendredi soir avant d’aller, le lendemain, confesser et célébrer l’Eucharistie dans une paroisse de la région parisienne. J’avais averti l’autorité diocésaine qui, loin de m’entendre, a préféré conforter ce prêtre dans ses fonctions presbytérales. Il n’est pas toujours facile de se faire entendre d’un évêque ; j’en ai fait la douloureuse expérience à l’issue d’un ministère en paroisse ! Je l’ai vu prendre des décisions qui ont démoli des laïques dont la générosité et l’intelligence, pourtant, appelaient de la reconnaissance. J’ai beaucoup ri lorsque j’ai reçu de mon évêque, voici quelques années, une lettre de deux pages dactylographiées m’adressant de vifs reproches. Il avait eu connaissance d’un texte où j’avais cité un théologien du siècle dernier, le père de Montcheuil, qui distinguait la hiérarchie des clercs et celle des saints. « Vous voulez écraser la hiérarchie ! » m’écrivait-il indigné.

Ces temps derniers, les scandales dans l’Église, à propos de la pédophilie, ont profondément blessé bien des amis dont j’entends et partage la souffrance. On ne déplore pas seulement la situation des victimes mais le fonctionnement d’une Église préférant se taire plutôt que de défendre ceux ou celles qui ont été douloureusement offensés. Le comble est atteint, ce mardi 5 mars, lorsqu’on voit le reportage d’Arte sur les violences sexuelles que des prêtres ont fait subir à des religieuses ; on les a abusées en se servant de raisons spirituelles pour les prendre au piège d’une sexualité dépravée. Corruptio optimi pessima ! Il n’est pire corruption que celle qui touche ce qu’il y a de meilleur.

Certains me diront peut-être que j’ai gâché ma vie en me mettant au service d’une institution corrompue. La parabole du Pasteur d’Hermas me permet de répondre. Cette femme mystérieuse dont il y est question invite à la conversion. Celle-ci s’impose à tous les croyants et pas seulement aux prêtres et aux évêques. Je suis persuadé que, dans la cohérence chrétienne, il n’y a pas d’un côté les justes et de l’autre les pécheurs. « Le péché, nous sommes tous dedans, les uns pour en jouir, les autres pour en souffrir mais en fin de compte c’est le même pain que nous mangeons au bord de la même fontaine, le même dégoût » (Bernanos). Parce que nous croyons au salut nous affirmons qu’en nous reconnaissant solidaires les uns des autres, nous sommes enveloppés dans la même tendresse qui nous vient par Jésus. Par ailleurs la femme dont parle le Pasteur d’Hermas ne se réduit pas à ses rides et ses cheveux blancs. Ses vêtements sont éblouissants. Malgré sa laideur elle est promise à la beauté. Je crois qu’au milieu des noirceurs qui recouvrent l’Église, la lumière du Christ continue à se manifester ; ouvrons les yeux pour la discerner. Pour ne m’en tenir qu’à ma seule expérience je la reconnais dans la fraternité que j’ai trouvée en elle et qui me permet de vivre mes dernières années dans la paix. Je la reconnais aussi dans la fidélité, la qualité évangélique et humaine de bien des prêtres qui m'entourent. Par ailleurs, plusieurs confrères que j’ai connus au séminaire ont opté pour l’Église d’Algérie et pas seulement Christian de Chergé ; je reste en contact avec eux et il m’arrive d’être témoin d’une générosité et d’une humilité qui m’émeuvent.

Le Pasteur d’Hermas enfin m’évite de succomber à la tentation de l’inquiétude en ce qui concerne celle pour qui, en fin de compte, j’aurai consacré une grande partie de ma vie. A peine sortait-elle de l’époque des apôtres que l’Église, semble-t-il, avait déjà un visage défraîchi et pourtant, vingt siècles après, je la retrouve encore vivante et, peut-être, mystérieusement promise à une nouvelle jeunesse.

Michel Jondot

 

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