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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 20:14

            En octobre 2012, après un après-midi de premiers échanges réunissant une vingtaine d’amis, dont un juriste et une psychanalyste, j’avais essayé de mettre au clair les idées auxquelles je m’arrêtais alors, sans y voir rien de définitif. Cela avait donné un texte mis en ligne ici le 5 novembre, sous le titre Esquisse d’un réflexion sur le mariage gay.. On le trouvera ci-dessous. Je n’ai rein à renier dans ce texte, Mais le tour pris depuis lors par le débat m’a fait évoluer sur la hiérarchie des inquiétudes.

            Je pensais alors, et je pense toujours, qu’il était bon qu’une évolution de la loi permette aux couples homos, y compris lorsque des enfants grandissent dans ces familles, de vivre dans les mêmes conditions légalement garanties que les couples et les familles du modèle traditionnel, tout en estimant alors qu’un mot autre que mariage serait probablement plus approprié. Mais ce qui m’inquiétait le plus à ce moment, c’était que les arguments développés par certains des partisans de cette évolution revenaient à dépouiller le mariage naturellement fécond d’un homme et d’une femme de son statut de référence, dont les autres moins chanceux  cherchent à se rapprocher, pour tout confondre, sans rien qui structure la coexistence des formes diverses de familles.

            Ces inquiétudes se sont rapidement atténuées. Non seulement les porteurs principaux du projet ont évité les outrances, mais ils ont su répondre à ceux que scandalisait le remplacement des mots « père » et « mère » dans le Code civil par un « parent » neutralisé, grâce à une rédaction mieux maîtrisée qui gardait les mots habituels tout en organisant l’accès des parents de même sexe aux dispositions prévues pour les pères et les mères. En face, les positions se radicalisaient, les non-dits osaient s’exprimer, et il devenait visible que la crainte respectable d’un dynamitage du mariage servait de plus en plus à masquer un refus de tout aménagement juridique en faveur des gays. Ce qui était réclamé, c’était l’abandon du projet.

            Ces évolutions ont motivé mes prises de position du 5 et du 18 janvier, qu’on lira ci-dessous dans une deuxième section.

            Ensuite, pendant le débat parlementaire et dans les manifestations « pour tous » , en lesquelles une majorité des français ne se reconnaissait pas (depuis des mois, 60 % des sondés acceptent le mariage gay), les choses se sont encore aggravées. Il y a eu un déferlement de violences verbales. Au moment où la confrontation des idées alimentait sans relâche les pages des quotidiens et des magazines, des leaders opposants clamaient contre l’évidence qu’on leur refusait le débat. Il y a eu les contrevérités de Frigide Barjot (« Ce projet de loi livre l’être humain au négoce, elle en fait un objet de transaction », propos rapporté imperturbablement par La Vie du 21 mars) ou d’Aude Markovic (« Le projet suppose la fabrication d’enfants pour des personnes de même sexe », même source). Au Parlement, au lieu d’instaurer un vrai débat d’idées en défendant de manière développée une quinzaine d’amendements ciblés sur des points de divergence importants, les opposants ont préféré une « belle bataille » d’obstruction à coup de milliers d’amendements redondants (les socialistes en ont fait autant en d’autres temps, mais cela n’excuse rien). Tout cela m’a convaincu qu’il était bon que la loi soit votée, et le plus vite possible, pour mettre fin à ces excès.

            Quelques conclusions provisoires.

1          Je continue à parler de mariage gay, ou de mariage homo, plutôt que de mariage pour tous. Je persiste en effet à penser que le mariage de deux personnes de même sexe ne pourra pas avoir une pleine identité de nature avec ce que l’on appelle couramment et naturellement mariage, pour des raisons que j’ai déjà mises en avant en novembre, et que je ne vais pas répéter. L’expression « mariage pour tous » peut faire illusion là-dessus, et donner aux principaux intéressés des espérances qui risquent de se révéler un leurre. L’emploi du mot mariage gardera dans le cas des unions d’homos un caractère métaphorique, et j’ai de plus en plus confiance que le mariage constitué par l’union naturellement féconde d’un homme et d’une femme restera ce pôle de référence dont ceux qui n’y ont pas totalement accès veulent, légitimement, se rapprocher. En Espagne, au bout de quatre ans après la loi, 23.000 unions homos ont été célébrées, cela ne paraît pas avoir été suffisant pour changer les références. Mais il est bon que les couples homos et les familles homoparentales puissent jouir de la même stabilité juridique sue les autres.

2          Publier juste au moment où commençait la discussion parlementaire une circulaire du Ministère de la Justice recommandant l’octroi d’un passeport français aux enfants nés à l’étranger d’un père français au moyen d’une gestation pour autrui, cette publication a-t-elle été une maladresse ou une provocation ? En tout cas elle était malvenue, non qu’elle fût injustifiable sur le fond, mais parce qu’elle jetait au milieu du débat une question engageant d’autres options que celle du mariage homo, parasitant ce débat et donnant une occasion à tous les amalgames. Choisir ce moment a été irresponsable. Mais revenons sur le fond. Quoi qu’on pense des méthodes qu’on a utilisées pour faire naître un enfant, y compris quand elles sont interdites dans notre pays, l’enfant ne doit pas être victime de représailles pour ce qui a été accompli par d’autres. Un enfant qui a un père biologique et est reconnu par lui n’a pas à être privé de la nationalité de son père. Dans cette affaire comme en d’autres (je pense à l’excommunication fulminée naguère par un évêque brésilien contre la mère et le médecin qui avaient décidé et accompli l’interruption de la grossesse d’une fillette violée par son père) il y a des gens qui préfèrent les principes, ou l’idée qu’ils s’en font, aux personnes vivantes et affrontées aux difficultés. Il existe des cas où les principes deviennent des idoles.

3           À l’occasion de ces débats (mais ce n’est pas dans le projet de loi), on a parlé ici ou là d’un « droit à l’enfant ». Rappelons que le but premier de l’adoption est de donner une famille et de l’amour à des enfants qui en sont privés, et si elle permet aussi de combler, c’est heureux, des désirs insatisfaits, ce n’est ni son but premier ni un droit que la société aurait le devoir d’honorer. À méditer quand l’éventualité d’une Procréation Médicalement Assistée pour tous et même de Gestations Pour Autrui (= mères porteuses) s’introduit dans le débat.

4          Plusieurs fois, à la télévision ou à la radio, j’ai entendu François Fillon en appeler au Président de la République pour qu’il retire ce projet, parce que cette loi divisait les Français et afin, disait-il, d’apaiser ces divisions. Pouvait-il croire que l’interruption de la procédure législative réconcilierait les  partis opposés ? que la frustration de voir que la majorité s’était laissé intimider par une minorité sonore n’aurait pas au contraire l’effet inverse sur les partisans de la loi ? La division se serait aggravée. Je m’attends au contraire que, comme en Espagne, comme en Belgique, dans quelques mois ou quelques années on n’en parle plus, parce que la présence officialisée de quelques milliers de familles atypiques n’aura pas bouleversé notre société, et qu’elles se seront fondues dans le décor.

5          Je pense aux enfants que des familles ont emmenés manifester avec des pancartes proclamant qu’ils voulaient un papa + une maman, et rien d’autre, que la seule situation valable pour un enfant est d’avoir une maman et un papa, et les enfants ont peut-être crié des slogans en ce sens. Ces enfants, demain, à l’école, en face de camarades qui grandissent entre deux femmes, ou deux hommes, ou avec un seul parent, quel sera leur regard ? De commisération ? De mépris ? Avec les idées que ces pancartes leur ont inculquées, il sera bien difficile qu’il soit de respect, de compréhension, d’amitié. Hélas !

 

Et maintenant, retour aux documents de novembre et de janvier

           

1    Esquisse d’un réflexion sur le mariage gay  (5 novembre 2012)

Dans l’état actuel des choses, avant toute modification du code civil, il me semble qu’on est en France dans la situation suivante : le modèle du couple homme-femme, stable et reconnu, donnant le jour sans intervention extérieure à (un ou) des enfants et offrant de manière permanente à leur développement un cadre harmonieux, ce modèle constitue un pôle de référence. Il y a cela derrière la joie toute simple qu’un ami prêtre disait récemment avoir ressentie en voyant un couple qu’il avait marié avec son  bébé dans les bras.

            Ce modèle a toujours pu être ou devenir irréalisable pour certains. Tant de femmes jadis mouraient en couches ! Dans la situation actuelle (laissons provisoirement de côté l’homosexualité), il y a : la stérilité du couple, le célibat non choisi, la mort prématurée d’un des parents, les enfants abandonnés à leur naissance ou placés pour diverses raisons en orphelinat, les couples qui se séparent alors qu’il y a des enfants, etc. etc. Ce qui me fait penser que le couple décrit tout à l’heure demeure un pôle de référence, c’est que toutes ces situations sont ressenties comme des blessures, comme des épreuves, et que toutes les solutions qu’on essaie de leur donner visent à recréer quelque chose qui, autant qu’il est possible (cela ne l’est jamais totalement) se rapproche du modèle : adoption (y compris par des célibataires), PMA (procréation médicalement assistée), remariage avec une personne qui aimera les enfants orphelins comme les siens, entente des parents divorcés pour aménager au mieux l’existence et l’éducation de leurs enfants, etc. Certes, il arrive que certains divorcés engagés dans une nouvelle vie ne se soucient plus de leurs enfants, que d’autres fassent des enfants un enjeu et même un champ de bataille, personne ne considère ces attitudes comme des références !

            Passons aux couples homosexuels. Si être homo n’est ni une maladie ni une perversion psychologique ou morale, il n’est pas anormal qu’un couple d’hommes ou un couple de femmes, uni dans la durée, souhaite non seulement jouir de la même stabilité et de la même reconnaissance sociale que les couples hétéros mariés (ce que ne lui procure pas actuellement un simple PaCS), mais aussi souffre du même manque et de la même souffrance que des mariés hétéros dont le couple se retrouve stérile. Car il y a bien un handicap dans le fait que, comme le couple hétéro stérile, le couple homo ne peut pas engendrer et fonder une famille par lui-même, mais a besoin pour cela d’une aide, d’une intervention extérieure : il se trouve de ce fait, inéluctablement, en décalage pénible par rapport au couple et à la famille de référence. Chercher l’assimilation totale à une famille hétéro mariée et naturellement féconde est, de ce point de vue, un leurre.

            Constater cela ne veut pas dire qu’on ne puisse pas, comme dans les cas précédents, rechercher et mettre en œuvre les solutions qui pourraient dans ce cas aussi pallier ces manques, à partir du moment où on constaterait que les enfants élevés de fait actuellement par deux personnes de même sexe ne sont pas plus entravés dans leur développement et leur équilibre que, par exemple, ceux qui ont été adoptés par un(e) célibataire ou qui vivent à cheval sur des familles recomposées complexes (car c’est le bien de l’enfant qui doit primer). Une union officielle, quelque nom qu’on lui attribue, donnant les mêmes droits sociaux et fiscaux et la même reconnaissance que le mariage actuel, des possibilités d’adoption, des aménagements de l’adoption simple quand un(e) des partenaires a personnellement un enfant, etc., pourquoi pas ? Il reste alors à peser en détail et intelligemment chaque disposition nouvelle.      

Mais ce qui fait problème, j’y arrive, c’est que, quand on met en avant le « mariage pour tous », quand on veut faire disparaître du code les mots « père » et « mère » pour ne plus garder que le mot asexué « parent », il se révèle peut-être autre chose. Il ne s’agirait plus seulement de prendre en compte une situation de plus parmi celles qui, rendant impossible le déroulement pur et simple du modèle de référence, appellent la mise en œuvre de dispositifs permettant de s’en rapprocher. Il s’agirait alors d’un effort pour tout mettre sur le même plan, pour noyer dans la diversité des structures familiales autorisées celle qui servait jusqu’ici de référence et dont l’impossibilité accidentelle créait un manque, et en définitive pour supprimer l’idée même d’un pôle de référence. On cherche à écarter l'idée que le mariage homo sera vraiment autre que le mariage hétéro, ce qui est pourtant le cas, ne serait-ce que parce que la stérilité biologique est un accident chez l'un, un fait de nature chez l'autre, et parce que la disposition qui fait que dans un mariage hétéro l'homme est réputé père biologique de l'enfant dont accouche la femme, devient absurde dans le cas d'un couple de deux femmes. Il ne s’agirait plus d’aider une minorité à résoudre des problèmes qui lui sont propres, il s’agirait d’opérer la déconstruction du modèle central autour duquel les autres types de famille s’organisaient, d’abolir des repères sur lesquels vit aujourd’hui la majorité des familles dans notre pays. Ce qui était une référence donnant sens et horizon aux autres dispositifs légitimes ne serait plus qu'une variante parmi d'autres, tout ne serait que variantes équivalentes sans aucun centre structurant l'ensemble.

L’enjeu serait alors le suivant : voulons-nous garder comme pôle de référence la famille qui, fondée sur un couple homme-femme, est normalement féconde par elle-même, quitte à ce qu’en même temps on élabore un dispositif permettant de fournir aux couples homos des solutions comme on l’a fait pour d’autres, ou bien choisissons-nous que soit cassée la référence, et que soit déstabilisée la famille telle que nous l’avons héritée ? Plus brièvement : cherche-t-on à traiter au mieux un problème particulier concernant une minorité, sans bouleverser ni renier ce qui existe déjà, ou veut-on tout mettre par terre pour reconstruire sur d'autres bases ?

            Je mentionne pour mémoire une troisième approche, celle des opposants absolus, qui militent pour le statu quo, certains par hostilité envers l'octroi de droits aux homosexuels, d'autres par crainte d'ouvrir la boîte de Pandore. Il y aurait à choisir entre ces trois approches.

 

2          Réflexions à mi-parcours  (5 janvier et 18 janvier 2013)

- Je m'étais en novembre interrogé sur les dérives qui, à partir des aménagements qu’on prévoit pour pallier les difficultés que rencontrent les homosexuels dans la reconnaissance de leur couple et dans leurs aspirations familiales, pourraient aboutir à déstabiliser ce que j’ai reconnu comme un pôle de référence, à le nier pour tout mettre sur le même plan. Mais je m’aperçois de plus en plus que ce type d’interrogations est exploité pour refuser ces aménagements mêmes. Ce n'est pas ma position. Quand on constate que les PaCS, institués au départ pour les homosexuels, unissent désormais 90 % de couples hétéros et 10 % de couples homos (et comme il y a à peu près autant de mariages, cela veut dire que, parmi les couples demandeurs d’une reconnaissance officielle, les homos sont 5 %), je crois finalement probable que la famille fondée sur un couple homme-femme et naturellement féconde demeurera, par la force du nombre, la référence, quelles que soient les intentions contraires de certains.

- Ce lundi 14 janvier, la commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale a examiné le projet déposé par le gouvernement.

            Dans celui-ci, pour harmoniser les textes du code civil avec l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de deux femmes ou de deux hommes, les termes de père et de mère, présents dans de nombreux articles du code, étaient systématiquement remplacés par celui de parents. Cela présentait deux inconvénients, multiplier les lieux de modification, avec le risque de multiplier les occasions de rédaction mal maîtrisée, et donner prise à la suspicion de vouloir marginaliser la famille type, le couple homme-femme offrant à des enfants nés sans problème ni artifice un foyer stable, alors que jusqu’ici ce type de famille constituait une référence dont, dans des cas moins favorisés, on tentait de se rapprocher malgré les blessures de la vie. Cette marginalisation n’était probablement pas dans les intentions des rédacteurs du projet, mais il y avait là une faille, que certains fanatiques pouvaient exploiter. On a lu que je m’en inquiétais.

            Devant la commission, le rapporteur a eu la bonne idée de proposer d’abandonner ces modifications du code, et d’ajouter simplement un article de portée générale, stipulant que les dispositions du code civil « s’appliquent aux parents de même sexe lorsqu’elles font référence aux père et mère ». La référence aux père et mère est donc maintenue partout, et l'addition instaure seulement une exception qui n'infirme pas la règle. C’est ce texte, adopté par la commission, qui sera discuté par l’Assemblée.

            Cette évolution me donne le sentiment que désormais le refus du projet aura moins la signification d’une défense de la famille traditionnelle que d’une opposition frontale aux aménagements en faveur des familles homos.

 

(A noter : à la page

http://www.dieumaintenant.com/aproposdelamanifestationcetd.html  

le site "Dieu maintenant" présente les commentaires qu'il a reçus après la publication d'un article sur les appels à manifester le 13 janvier. Pour lire cet article :

http://www.dieumaintenant.com/aproposdelamanifestation.html.

On trouvera sur ces pages des occasions de réflexion, complémentaires de celles que peut susciter mon texte, sans être toujours exactement les mêmes bien sûr)

 

Et, en complément, cette réflexion :

Uniformité de la pensée ? Chez qui ?

       A propos des combats menés contre le mariage gay, Le Monde des 26-27 mai 2013 cite  (page 19) cette réflexion de Mgr Brunin, chargé des questions famille et société à la conférence des évêques de France : "L'Eglise a contribué à la réflexion et a fait sortir la société de l'uniformité de la pensée que l'on a voulu lui imposer". Si la citation est exacte, elle a quelque chose de paradoxal. Car Mgr Brunin semble ne pas voir que, s'il y a eu débat dans la société, il n'y a pas eu de débat (sauf en quelques petits cercles non officiels) à l'intérieur de l'Eglise catholique elle-même, que bon nombre de ses responsables ont considéré "l'uniformité de la pensée" comme allant de soi à l'intérieur de la communauté catholique, et ainsi en quelque sorte l'imposaient, alors qu'en réalité il y avait des divergences d'opinion, avec de multiples nuances. On exige qu'il y ait un large débat dans la société, on n'y songe même pas à l'intérieur de sa propre institution. Il y a là matière à réforme, ne trouvez-vous pas ?.

30 mai 2013

 

 

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