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Pluralité des sens et diversité des traductions

du latin et du grec ancien au français

Michel Poirier

 

            Lorsqu'on constate le nombre de numéros que comportent certains articles du Gaffiot ou du Bailly, on est légitimement conduit à se demander si vraiment des mots comme facio ou poiw' présentent autant de sens différents. C'est que ces dictionnaires placent souvent sous des numéros successifs des traductions, effectivement différentes en fonction du domaine d'emploi ou du contexte, qui correspondent à un unique sens du mot. Bien distinguer ces deux fonctions du dictionnaire, l'établissement du sens ou des divers sens (toujours peu nombreux) et la proposition de traductions variées selon les environnements, et les distinguer beaucoup mieux que ne le font les dictionnaires eux-mêmes, voilà une tâche fondamentale de l'apprentissage du vocabulaire.

            Du point de vue linguistique, le problème posé à cette occasion est celui de la distinction entre vraies et fausses polysémies. On voudrait soutenir la thèse que de nombreux décalages entre les valeurs sémantiques des mots de la langue cible (le français par exemple) et des mots de la langue source (ici le latin ou le grec ancien) engendrent l'impression de variations polysémiques, en fait illusoires, dans certains mots de la langue source.

            Au passage, cet effort en vue de dégager un sens fondamental que masque la multiplicité des traductions permettra souvent de faire disparaître d'apparentes contradictions entre les traductions proposées, comme on le verra plus loin pour probo ou lambavnw.

            Comme les latinistes qui liront cet article possèdent évidemment un Gaffiot, et les hellénistes un Bailly, on me pardonnera d'avoir pour certains mots renoncé à recopier une multitude d'exemples facilement accessibles dans ces ouvrages : on lira donc ces pages en tenant ouverts devant soi les dictionnaires. Pour d'autres mots, j'ai gardé les exemples qui ont appuyé ma démonstration lors du 12ème Colloque international de Linguistique latine qui s'est tenu à Bologne en juin 2003.

           

            On appellera dans le débat les mots suivants : iubeo et keleuvw, lambavnw, ajfivhmi, capio, mitto, probo, arguo, feuvgw, uel, conscius, fides, gratia, cavri". D'autres seraient évidemment possibles

 

Iubeo et keleuvw

            La traduction la plus fréquente de iubeo est "ordonner", "commander". Mais il n'est pas trop difficile de trouver des phrases dans lesquelles "engager à" ou "recommander de" s'imposent, par exemple :

(1)       CIC. Fam. 14,1,2 : sperare nos amici iubent, mes amis m'engagent à espérer (sauf indication contraire, les traductions sont prises dans les volumes de la Collection des Universités de France, pour éviter toute intervention arbitraire de ma part).

(2)       PL. Mil. 182 : I sis, iube huc transire quantum possit, se ut uideant domi / familiares, Va vite, je te prie, dis-lui de passer chez nous le plus promptement possible, pour que nos gens la voient à la maison (la personne à qui on va dire cela est une femme, et celui qui va le lui dire est un ami de son amant)

            Pour un locuteur français, "ordonner" et "recommander" s'opposent, le second seul laisse à l'interlocuteur le choix d'obtempérer ou non. Devons-nous parler pour iubeo de deux sens différents et même contradictoires ? Il n'en est rien. Pour s'aider d'un équivalent pris dans notre langue, on dira que iubeo correspond à "dire de (faire)", "dire que (+ subjonctif)". Si celui qui dit a qualité pour commander, maître s'adressant à un esclave, magistrat en charge, général face à son armée, la traduction sera "ordonner" ; s'il n'a pas qualité pour commander, ami s'adressant à un ami, orateur devant une assemblée délibérante, etc., ce sera "recommander". Pour dire les choses autrement, décomposons le sens de iubeo en ses éléments : nous y trouverons le trait déclaratif (le sème de déclaration, de parole) et celui de mise en mouvement vers un comportement. Mais le trait supplémentaire qu'on pourrait exprimer par "impérativement" ou par "facultativement" est totalement absent, et c'est la situation dans laquelle est proférée cette parole qui amène à ajouter l'un de ces traits dans la traduction française. Il n'y a donc pas ici, dans le mot latin, de polysémie.

            Quelques remarques à ce propos.

1.         Il en est absolument de même pour keleuvw en grec ancien. Quand on sait combien le peuple athénien était chatouilleux quand il s'agissait de sa souveraineté, imagine-t-on que Démosthène proposant à l'assemblée de prendre un décret se serait risqué à dire keleuvw si le verbe avait en lui-même une valeur impérative ?

(3)       DÉMOSTHÈNE Sur les symmories 41 : paraskeuavzesqai pro;" tou;" uJpavrconta" ejcqrou;" keleuvw, je vous demande de vous préparer contre vos ennemis actuels.

(4)       LYSIAS 16,16 : proselqw;n ejgw; to;n taxivarcon ejkevleuon ajklhrwti; th;n hJmetevran tavxin pevmpein, j'allai trouver le taxiarque et lui dis d'envoyer notre bataillon sans le tirer au sort (celui qui parle était simple soldat).

2.         Ce qu'une langue n'impose pas de dire, elle donne cependant le moyen de le dire quand cela paraît nécessaire ou simplement souhaitable. Si au sens de iubeo je veux ajouter le trait "impérativement", j'utiliserai impero, et le trait "facultativement" (c'est-à-dire si je veux exclure explicitement le trait "impérativement"), suadeo.

3.         Il est intéressant d'analyser parallèlement iubeo et  dico ut + subjonctif, qui d'après ce que nous avons dit ont le même sens, même si le second est plus rare :

(5)       CIC. Fam. 17,2 : Dicam tuis ut eum (librum) si uelint describant. ad teque mittant, je dirai à tes gens de copier ce livre, s'ils le veulent, et de te l'envoyer.

            Le sens des deux verbes comporte le trait déclaratif, mais celui de mise en mouvement vers un comportement relève pour iubeo du sens même du mot, alors que dans dico + (ut) subjonctif ce trait est extérieur au verbe et est apporté par la construction de la complétive. On comprend dès lors que les verbes qui comportent en eux-mêmes, à des degrés divers, le sème de la volonté, tels iubeo, uolo, opto, puissent se construire avec la proposition infinitive comme avec la complétive au subjonctif, tandis que cette seconde construction est nécessaire pour donner une valeur volitive à un verbe simplement déclaratif. De ce point de vue, la proposition infinitive est une complétive non marquée, la complétive en (ut) subjonctif est marquée, et donc redondante avec les verbes de volonté, mais on sait que les langues ne détestent pas la redondance.

            Ce qui se passe en grec ancien pour levgw et ses synonymes est plus subtil que ce qui se passe en latin pour dico. Que levgw soit purement déclaratif ou que s'y ajoute (par exemple dans les textes référencés dans le Bailly sous le numéro VIII de l'article levgw 3) le sème de mise en mouvement vers un comportement (le trait volitif), le mode de la complétive est toujours l'infinitif. Mais le système de temps appliqué à l'infinitif est différent : dans un énoncé seulement déclaratif les temps de l'infinitif ont la valeur des temps correspondants de l'indicatif (donc le futur se rencontre, et l'aoriste renvoie au passé), tandis que dans un énoncé volitif ou hortatif ils sont choisis uniquement selon l'aspect (le futur est absent, et l'aoriste ne renvoie pas au passé), si bien que l'emploi d'un aoriste ou d'un présent pour renvoyer à une action manifestement postérieure au moment de la principale est un signe sûr de la valeur volitive du verbe déclaratif introducteur. C'est ainsi que Xénophon (Anabase IV,5,15), racontant que des soldats épuisés se sont arrêtés auprès d'une source, ajoute oujvk e[fasan poreuvesqai, c'est-à-dire : ils refusaient d'aller plus loin, tandis qu' oujvk e[fasan poreuvsesqai aurait signifié : ils disaient qu'ils n'iraient pas plus loin ; certes les deux phrases étaient possibles dans la circonstance, mais dans la première le refus est plus directement exprimé. L'emploi aspectuel des temps de l'infinitif joue le même rôle qu'en latin le recours au subjonctif, introduit ordinairement par ut.

4.         Considérons l'ensemble formé par iubeo, impero, suadeo. Tous trois comportent le sème déclaratif et celui de mise en mouvement vers un comportement (suadeo peut aussi mettre en mouvement vers une conviction, mais ce n'est pas le lieu ici d'examiner ce facteur potentiellement polysémique de ce verbe). Par rapport au sème "impérativement", impero le comporte, suadeo l'exclut, et iubeo est non marqué. On sait que, lorsqu'un non marqué prend place dans un système avec des marqués, l'opposition avec ces marqués peut dans les énoncés effectifs lui donner une valeur marquée. Ainsi G. Serbat a démontré que le présent des verbes latins n'est pas en soi un temps de l'instant présent, mais un non marqué (Revue des Études Latines 53-1975, p.368-390) : le recours à ce non marqué de préférence à un temps marqué passé ou futur, dans une phrase non située temporellement par ailleurs, lui confère la valeur de vrai présent. Ce phénomène de marque par opposition se produit dans

(6)       CIC. Cat. 1,13 : Interrogas me, num in exilium ? Non iubeo sed, si me consulis, suadeo, Alors, c'est l'exil, me demandes-tu ? Non, je ne te l'enjoins pas, mais, si tu veux mon avis, je te le conseille. Mis en opposition avec suadeo, qui exclut le trait "impérativement", iubeo le prend. C'est un trait en contexte, ce n'est pas un constituant du signifié de iubeo.

5.         On voit l'importance de ces réflexions pour l'enseignement de la traduction : les étudiants ont tendance à considérer l'ensemble des mots imprimés dans un article du dictionnaire bilingue comme un réservoir de traductions dans lequel on puise à volonté. C'est une erreur. Pour iubeo, je crois l'avoir montré, le choix n'est pas libre. Il faut traquer les fausses polysémies, dégager à partir d'un article souvent foisonnant les sens fondamentaux (la vraie polysémie) toujours en petit nombre, et très souvent réduits à un seul.

 

Lambavnw, ajfivhmi, capio, mitto

        La méthode qui nous a servi à élucider la polysémie apparente et en fait trompeuse de iubeo et de keleuvw est ici encore efficace. Si l'on est étonné de voir le dictionnaire proposer pour lambavnw tout à la fois "prendre" et "recevoir", deux actions à nos yeux bien différentes, on comprendra mieux ce mot en lui donnant le sens de "refermer (réellement ou métaphoriquement) la main sur quelque chose", le verbe laissant dans l'indécision le fait de savoir si l'objet a été déposé dans la main par un autre ou si on est allé le saisir ; bien évidemment, la langue donne la possibilité d'ajouter ces précisions, avec devcomai et aJrpavzw respectivement. En latin, les choses sont ici un peu différentes pour le mot de même sens, parce que le composé accipio s'est rapidement spécialisé dans l'emploi correspondant à "recevoir", ce qui réservait au simple la valeur de "prendre" (prehendo correspondant à "saisir", plus vigoureux) mais certains emplois de capio avec la valeur de "contenir, pouvoir contenir, avoir la capacité", et finalement, à l'époque tardive, "être capable, être possible" sont à rapporter à la même indécision primitive que pour lambavnw. De même, le recours à i{hmi ou ajfivhmi laisse dans l'indécision le fait de savoir si, quand on ouvre la main sur quelque chose que jusque-là on retenait, on se contente de le laisser partir ou bien on le jette, on l'envoie par un geste positif, d'où les traductions par "lancer, renvoyer, rejeter" aussi bien que "laisser aller, laisser, permettre". La même analyse rend compte des diverses traductions de mitto.

   

 Probo

            L'article du Dictionnaire latin-français de Gaffiot présente quatre numéros : 1 faire l'essai, éprouver - 2 agréer, approuver - 3 faire agréer, faire approuver - 4 prouver. On a l'impression d'avoir là quatre sens différents, y compris, ce qui étonne, en 3 le factitif du sens n° 2.

            Remontons au sens originel des verbes en -are dérivés d'un adjectif de la première classe (de même en grec ancien les verbes en ovw-w'). Leur signifié est celui-ci : rendre l'objet tel que le qualifie l'adjectif. Mundus = pur, mundare = purifier. De même liberare, infirmare, efferare (avec l'ajout d'un préverbe) et même praestare dans le sens de fournir, en tant qu'il dérive de l'adverbe praesto. Le verbe rend l'objet tel soit dans la réalité, soit dans la représentation qu'on en donne ou qu'on s'en fait (ajxiw' = je considère comme digne, comme valable). Probare veut dire : "rendre probus", faire que quelque chose soit tenu pour probus, pour valable.

            Dans un contexte de raisonnement, ce sera "prouver", "démontrer" :

(7)       CIC. Br. 195 : Cum is probare uellet M' Curium, cum ita heres institutus esset, si pupillus ante mortuus esset quam in suam tutelam uenisset, pupillum non nato heredem esse non posse, Scévola cherchait à prouver que Manius Curius, institué héritier pour le cas où son pupille mourrait avant d'être majeur, n'avait rien à réclamer, puisque le dit pupille n'était pas né.

            On peut observer cependant que, dans plusieurs exemples de cette acception proposés par Gaffiot, les traducteurs ont vu moins une démonstration stricte que l'établissement d'une opinion ou d'une vraisemblance :

(8)       CIC. Tusc. 5,1 : Quod difficile est probatu, il est difficile d'établir la vraisemblance de cette proposition.

(9)       CIC. Mil. 65 : mirabar ... uulnus in latere, quod acu punctum uideretur, pro ictu gladiatoris probari, je m'étonnais .. qu'une blessure au côté, qui avait l'air d'une piqûre d'aiguille, passât (Gaffiot : fût reconnue) pour le coup d'épée d'un gladiateur.

            Si c'est pour moi-même que je rends probus quelque chose ou quelqu'un, je l'"approuve" :

(10)     CAES. G. 4,21,7 :  (Commium) cuius et uirtutem et consilium probabat, il appréciait son courage et son intelligence.

            Si c'est pour autrui, je le lui "fais approuver" (probo aliquid alicui, voilà résolu le paradoxe du factitif) :

(11)     CIC. Verr. 4,28 : Si modo te posses dicere emisse, facile cui uelles tuam causam et factum probares, si seulement tu pouvais prouver que tu avais acheté, tu ferais approuver par qui tu voudrais ton affaire et ta conduite (littéralement : à qui tu voudrais).

(12)     CIC. Fin. 2,80 : At multis se probauit, mais sa conception, il l'a fait partager par beaucoup de gens.

            Trois types de traduction sont ainsi réduits à un seul sens. Reste le n° 1 de Gaffiot : le sens de "faire l'essai", "mettre à l'épreuve" pourrait être mis sur le compte de la valeur conative que peuvent prendre le présent et l'imparfait, s'il ne se rencontrait pas aussi des parfaits dans cet emploi.

(13)     CYPR. Ep. 6,2,1 : Tamquam aurum in fornace probauit illos et quasi holocaustum hostiam accepit illos, comme l'or dans la fournaise il les a éprouvés, et il les a accueillis comme une victime holocauste (citation de Sagesse 3,6).

(14)     CYPR. Ep. 11,5,3 : Excuti nos Deus uoluit et probari, sicut suos semper probauit, Dieu a voulu que nous fussions secoués et éprouvés, comme il a de tout temps éprouvé ceux qui lui appartiennent.

(15)     AMBR. De Spiritu sancto 3,8,51 : Nolite obdurare corda uestra ut ... in deserto, ubi temptauerunt me patres uestri, probauerunt et uiderunt opera mea, n'endurcissez pas vos coeurs, comme ... dans le désert où vos pères ont voulu me sonder, ils m'ont mis à l'épreuve et ils ont vu mes oeuvres (traduit par moi).

            Dans ces conditions, on renoncera à ramener ce premier n° dans le giron de l'unité formée par les trois autres, et on se ralliera à la possibilité d'une vraie polysémie, sans trop s'étonner d'un tel glissement de sens, qui fait passer de "rendre probus" à "intervenir pour voir si on peut rendre probus". Après tout, en français, "vérifier" a subi la même évolution à partir de son sens étymologique, qui était "rendre vrai".

            Ceci dit, ce sens est beaucoup plus rare qu'on ne pourrait le croire. Vérification faite, aucun des quatre exemples donnés par le Gaffiot ne m'est apparu pleinement convaincant après vérification : LIV. 4,22,7 (Probauerunt est compris ainsi par G. Baillet : reçurent , au sens de reçurent comme conforme au cahier des charges arrêté par eux) ; OV. Pont. 2,3,8 (Vulgus amicitias utilitate probat est traduit ainsi par J André : le vulgaire juge les amitiés à leur utilité . J'interprète qu'il les juge bonnes si elles sont utiles) ; PLIN. 12,65 ; enfin TRAJ. dans PLIN. Ep. 10,30,2, où M. Durry traduit probati sunt par "ont été reconnus bons". Et les exemples incontestables que j'ai trouvés sont tardifs, essentiellement dans des citations ou allusions bibliques, dans lesquelles le mot grec sous-jacent est dokimavzw, qui effectivement possède les deux valeurs : mettre à l'épreuve, vérifier, et approuver, trouver bon.

 

Arguo

            Sans examiner toutes les nuances de traduction qui sont possibles pour ce mot, on se limitera au fait qu'il peut être traduit par "démontrer", "prouver", aussi bien que par "convaincre d'erreur", "réfuter", ce qui apparemment est exactement le contraire.

            Pour sortir de ce casse-tête, il suffit de regarder de près les compléments d'objet (nom ou proposition) du verbe. Chaque fois qu'on est conduit à traduire par "démontrer", "prouver", l'objet présente un caractère négatif, on montre que quelque chose n'existe pas, ou ne devrait pas exister :

(16)     CIC. Par. 20 : Si arguitur non licere, si l'on prouve que ce n'est pas permis (trad. Gaffiot).

(17)     VIRG. En. 4,13 : Degeneres animos timor arguit, la peur découvre les âmes sans noblesse.

            Et chaque fois qu'on réfute, l'objet est positif, ou à tout le moins indifférent :

(18)     SUET. Calig. 8 : Plinium arguit ratio temporum, Pline a contre lui les dates (Gaffiot : le calcul des temps réfute Pline).

            On comprend alors qu'arguo signifie toujours montrer, mettre en lumière, mais avec le trait supplémentaire (le sème additionnel) que la mise en évidence se fait contre quelqu'un ou quelque chose (il en est de même pour ejlevgcw). Quand le caractère négatif de l'objet est évident par lui-même, il n'est pas nécessaire de faire apparaître ce trait sémantique dans la traduction du verbe, tandis que lorsqu'il ne l'est pas, des traductions comme "réfuter", "convaincre d'erreur, de faute", "accuser", s'imposent. Il n'y a pas de polysémie.

            On pourrait ici m'objecter un texte d'Ovide, dans les Tristes, en 4,3,80 : uirtus arguitur malis, que Gaffiot traduit par "La vertu se montre dans le malheur", et non pas "se réfute". Le distique d'Ovide est en fait d'une grande subtilité d'expression, le voici tout entier :

(19)     OV. Tr. 4,3,79-80 : Quae latet inque bonis cessat non cognita rebus

                                                                       Apparet uirtus arguiturque malis.

            J. André traduit ainsi : "Cachée, oisive, inconnue dans le bonheur, la vertu se manifeste et s'affirme dans le malheur". Il est sûr qu'ici la vertu n'est pas accusée ou réfutée (et la règle de traduction que j'ai donnée plus haut se montre alors fautive), mais si la vertu se révèle, si elle est prouvée, c'est bien contre l'attaque du malheur, elle a été mise en question, ce que J. André fait sentir excellemment avec "s'affirme". Ovide a déplacé ce sur quoi porte le "contre" que contient arguere, ce qui est montré par arguitur ne l'est pas contre la vertu, mais contre les prétentions des malheurs qui l'ont attaquée. Ce déplacement est audacieux, mais il étonne moins chez un poète, et il n'escamote pas la nuance de contestation qu'apporte toujours arguo.

            Une remarque annexe : curieusement, ce sème "contre", inhérent au verbe, paraît absent du nom dérivé argumentum, susceptible de renvoyer à des arguments pour comme à des arguments contre. Je constate sans prétendre expliquer.

 

Feuvgw

            On sait que feuvgw signifie avant tout "fuir", comme en latin fugio. L'originalité du grec ancien tient à ceci que deux autres "sens" plus particuliers s'ajoutent à ce sens général : être accusé (dans un procès pénal) ou défendeur (dans un procès civil), et être en exil, être un banni. Il me semble que ces données pourraient s'interpréter ainsi. Fuir, c'est s'éloigner, prendre ses distances avec une certaine hâte, pour tenter d'échapper à un danger, à des menées hostiles. Être accusé ou défendeur devant un tribunal, c'est aussi chercher à se dérober à un danger, mais le trait de mouvement d'éloignement a été effacé dans cet emploi, ce qui en fait une métaphore, qui s'est trouvée lexicalisée dans le grec classique. Un banni, un exilé, c'est la plupart du temps quelqu'un qui, lors d'un changement politique violent, a dû fuir pour échapper au mauvais sort que lui préparaient ses ennemis : la situation d'exilé a un rapport avec la fuite, l'emploi de feuvgw a ici le caractère d'une métonymie, mais cette métonymie a elle aussi été lexicalisée, ce qui entraîne que le mot sera employé pour toute situation de bannissement, même si le départ, à la suite d'un ostracisme ou d'une décision judiciaire, n'a pas eu le caractère d'urgence que suggère le mot "fuir".

            Ce qui m'intéresse au point de vue linguistique et pour la pédagogie de la traduction, c'est que la lexicalisation de la métaphore et de la métonymie, qui crée ici une réelle polysémie, n'intervient pas de manière floue, indécise. Elle est conditionnée, elle joue dans un cadre précis, celui d'un procès en cours ou en préparation dans le premier cas, celui de la considération du statut civique dans le second. Ici encore, le choix d'une traduction n'est pas libre, il dérive des conditions d'apparition du mot dans un contexte.

 

Vel

            Ou, ou bien - même - par exemple - peut-être. Quelle hétérogénéité apparente des divers signifiés ! Ici, l'étymologie évidente, qui relie le mot au verbe uelle, est une aide : uel ouvre au destinataire du message la possibilité d'un choix, d'une manifestation de sa volonté dans la manière dont il va traiter ce que uel introduit. L'emploi comme conjonction de coordination avec la valeur de "ou", "ou bien" ne fait dès lors pas de difficulté, et l'idée de choix libre différencie aussitôt uel de aut, marque de l'alternative sans échappatoire.

            Les traductions par "même", "par exemple", "peut-être", si divergentes en apparence, relèvent d'un même "si l'on veut", "si tu veux", "à volonté".

(20)     CIC. Br. 193 : Tenet aures uel mediocris orator, sit modo aliquid in eo, les oreilles se laissent prendre par un orateur, même secondaire, pourvu qu'il y ait en lui quelque chose.

(21)     CIC. Leg. 3,23 : Isto quidem modo uel consulatus uituperari potest, avec cette méthode, même le consulat peut être critiqué.

(22)     CIC. Or. 91 (dans une discussion sur les styles oratoires simple, tempéré et sublime) : Hoc in genere (le genre tempéré) neruorum uel minimum, suauitatis autem est uel plurimum, c'est dans ce genre tempéré qu'il y a vraiment le moins de vigueur et par contre le plus d'agrément. Plutôt que par "vraiment" (traduction de Bornecque), je traduirais par "probablement", mais certainement pas par "même le plus possible", que propose Gaffiot

(23) CIC. Verr. 4,3 : C. Heius est Mamertinus omnibus rebus illa in ciuitate ornatissimus . Huius domus est uel optima Messanae, notissima quidem certe et nostris hominibus apertissima, Caius Heius est en toutes choses le Mamertin le plus riche de la ville. Sa maison est peut-être la meilleure de Messine, sûrement la plus connue, la plus ouverte à nos concitoyens.

(24)     CIC. Fam. 2,13 (254), 1 : Raras tuas quidem, sed suauis accepi litteras ; uel quas proxime acceperam, quam prudentis, quam multi et officii et consilii, elles sont rares, tes lettres, mais délicieuses ; notamment la dernière : quelle sagesse, combien de dévouement et de raison !

            Là encore, je conclus à l'absence de réelle polysémie et, sur le plan pédagogique, je demande au traducteur de toujours remonter à la valeur d'origine, à cette liberté accordée au destinataire du message dans la manière de traiter ce qui suit uel , avant de choisir une traduction.

 

Conscius

            Le dictionnaire propose un bel éventail de traductions : au courant avec d'autres, confident, complice, conscient, se sentant coupable. Le sens central se déduit raisonnablement de l'étymologie : est conscius celui qui sait quelque chose et partage cette connaissance avec quelqu'un. Quoiqu'il s'agisse d'un adjectif, on se trouve en présence d'un phénomène analogue à la valence verbale, conscius appelle deux compléments, l'un au génitif mais parfois aussi au datif, qui exprime l'objet de cette connaissance partagée, l'autre au datif, qui déclare avec qui la connaissance est partagée.

(25)     TER. Phorm. 156 : Quid istuc ? - Rogitas, qui tam audacis facinoris mi conscius sis ? De quoi s'agit-il ? - Tu le demandes, toi qui a été mon complice dans une entreprise si audacieuse ?

(26)     TAC. Ann. 1,43 : Cecidissem certe nondum tot flagitiorum exercitui meo conscius, j'aurais succombé du moins avant d'avoir été avec mon armée complice de tant de hontes.

(27)     CIC. Verr. 5,160 : Hanc sibi iste urbem delegerat, quam haberet adiutricem scelerum, furtorum receptricem, flagitiorum omnium consciam, celui-ci s'était choisi cette ville pour en faire l'auxiliaire de ses crimes, la receleuse de ses vols, la complice de tous ses scandales.

(28)     CIC. Fam. 5,5 (18),1 : T. Pomponius, homo omnium meorum in te studiorum et officiorum maxime conscius, tui cupidus, nostri amantissimus, Titus Pomponius, qui sait mieux que personne quel a été mon dévouement et tout ce que j'ai fait pour toi, qui t'aime et m'est extrêmement attaché. - Avec qui Pomponius sait-il cela ? Cicéron ne le précise pas, suggère par maxime que ces gens sont nombreux, et insinue par là que le destinataire de la lettre devrait le savoir lui aussi ; L-A Constans, en traduisant par "qui sait mieux que personne", respecte ce flou volontaire.

(29)     CIC. Clu. 56 : C. Fabricium, quem propter familiaritatem Oppianici conscium illi facinori fuisse arbitrabatur, reum statim fecit, ce fut Caius Fabricius, complice de ce crime, croyait-il, en raison de son intimité avec Oppianicus, qu'il accusa aussitôt après. - Ici le complément de la chose connue est au datif. Dans tous les cas de ce genre rencontrés chez Cicéron, ce datif est assorti d'un déterminant, possessif ou démonstratif (meo mendacio en Verr. 4,124 ; huic facinori en Cael. 52), qui renvoie plus ou moins à la personne dont on a été le confident ou le complice : c'est explicite dans le cas du possessif, et dans le cas du démonstratif on sait que illud facinus est d'ordinaire préféré à illius facinus.

            On voit que, lorsque l'objet de la connaissance partagée est un crime, la traduction par "complice" s'impose d'ordinaire, et il n'y a pas là de polysémie, seulement un effet de sens en contexte. Cependant un glissement vers une véritable polysémie serait possible, s'il arrivait que par l'emploi de conscius on veuille indiquer non seulement que quelqu'un a été le confident d'un crime sans le dénoncer, mais aussi qu'il y a coopéré activement :

(30)     TAC. Ann. 3,30,3 : incolumi Maecenate proximus, mox praecipuus cui secreta imperatorum inniterentur, et interficiendi Postumi Agrippae conscius, il fut, du vivant de Mécène, le second et, après sa mort, le principal dépositaire des secrets impériaux, et il participa au meurtre de Postumus Agrippa. Cette traduction de P. Wuilleumier est à mettre en rapport avec Ann. 1,6,3, où c'était le même personnage qui envoyait le billet ordonnant l'exécution au tribun qui gardait le jeune petit-fils d'Auguste dans son exil. Cet élargissement au moins apparent du signifié de conscius, ajoutant la coopération à la connaissance partagée, affecte-t-il réellement ce signifié d'un point de vue linguistique, ou résulte-t-il seulement d'une association des deux réalités dans ce dont on parle, association que devine et explicite le lecteur-traducteur ? Autrement dit, s'agit-il d'une métonymie lexicalisée, ou d'un emploi métonymique occasionnel ? Je laisse ouverte la question.

            Bien sûr, il arrive assez souvent qu'aucun des compléments de conscius ne soit exprimé. Ils n'en sont pas moins présents à l'esprit de l'auteur et du destinataire, en fonction de la situation connue.

(31)     CIC. Phil. 2,30 (paroles d'Antoine reproduites par Cicéron)  : "M. Brutus cruentum pugionem tenens, Ciceronem exclamauit ; ex quo intellegi debet eum conscium fuisse", "Marcus Brutus, tenant un poignard ensanglanté, invoqua Cicéron, d'où l'on doit conclure que Cicéron était complice".

            Deux particularités du fonctionnement "valenciel" de conscius méritent une étude.

1.         L'emploi du datif du pronom personnel réfléchi pour marquer avec qui on est au courant de quelque chose a pour effet d'exprimer (et peut-être même d'aider à concevoir) ce que nous appelons la conscience : si je sais avec moi-même que quelque chose se passe dans mon esprit ou mes émotions, cela veut dire que j'en suis conscient, le recours au réfléchi (grammatical) permet d'accéder à la réalité (psychologique et morale) de la conscience "réflexive". Là encore, il s'agit d'un effet de sens, lié à l'emploi d'un complément précis, entraînant une traduction différente en notre langue, sans polysémie véritable.

(32)     CIC. Fam. 13,8 (556),1 : Cum et mihi conscius essem quanti te facerem et tuam erga me beneuolentiam expertus essem ..., conscient de l'estime que j'ai pour toi et connaissant par expérience ton dévouement à mon égard ...

(33)     CIC. Tusc. 2,10 : Etsi mihi sum conscius numquam me nimis uitae cupidum fuisse ..., bien que j'aie conscience de n'avoir jamais aimé exagérément la vie ...

            Là où les choses se compliquent, c'est que, comme le Thesaurus le met en relief, le réfléchi est souvent omis : 

(34)     OV. Tr. 5,4,18 : (sperat) conscius in culpa non scelus esse sua , (il espère) car il a conscience d'avoir été coupable sans être criminel.

(35)     VIRG. En. 5,455 : Tum pudor incendit uiris et conscia uirtus, La honte aussi et la conscience de sa valeur attisent ses forces (littéralement : sa valeur consciente de soi).

            Plutôt que de parler à ce propos d'une polysémie, qui attribuerait à conscius pour second sens celui de "conscient", je proposerai l'interprétation suivante : lorsque dans l'énoncé la valence "avec x" de conscius reste vide, sans actant exprimé, deux possibilités sont ouvertes. Ou bien le contexte, ou la connaissance que les interlocuteurs ont de la situation référente, permet de combler le vide, de déterminer l'actant omis (c'était le cas dans l'exemple 31). Ou bien rien d'évident ne le permet : en ce cas, l'actant sous-entendu est le réfléchi, sibi ou son substitut aux autres personnes. Je propose de dire qu'à la valeur sémantique fondamentale de conscius il faut ajouter un sème latent, celui du réfléchi, dans la position de l'actant correspondant à la valence "avec x", ce sème latent ne se réalisant que si cette position n'est pas déjà occupée par un actant explicite ou implicite.

2.         Passons à l'autre actant, celui de l'objet connu. On a déjà dit qu'il est exprimé au génitif, parfois au datif. La chose connue peut certes être un événement neutre, elle est souvent connotée moralement, en bien ou en mal, d'où la traduction par "complice" en ce dernier cas. J'ajouterai que cette qualification morale peut, au moins à date tardive, s'exprimer autrement que par un complément, à l'aide des adverbes bene et male.

(36)     CYPR. Ep. 59,10,3 : Hi quinque cum paucis uel sacrificatis uel male sibi consciis Fortunatum sibi pseudoepiscopum cooptarunt, ces cinq personnages, avec un petit nombre de chrétiens qui avaient sacrifié ou dont la conscience n'était pas en paix, se sont élu un évêque en la personne de Fortunatus.

(37)     AMBR. De Cain et Abel 2,33  : Merito ergo (Cain) se abscondit male conscius et ait, Caïn a eu raison de se cacher, avec ce qu'il avait à se reprocher, et de dire ... (traduction à paraître aux Sources Chrétiennes).

(38)     AMBR. De Cain et Abel 2,36 : ipsa uera et beata uita ... quam unusquisque bene conscius uiuet multo purius et beatius cum huius carnis anima nostra deposuerit inuolucrum, la vie véritable et pleinement heureuse ... que toute personne dont la conscience est sans tache vivra de manière beaucoup plus pure et heureuse quand notre âme aura déposé l'enveloppe de la chair d'ici-bas ( -id.-). Contrairement à Cyprien, Ambroise se passe de sibi.

            Là encore, un phénomène de sème latent apparaît. Lorsque la connotation morale de la chose connue en commun ou dont on a conscience n'est ni exprimée explicitement, ni inférée implicitement, cette connotation est négative.

(39)     PL. Most. 544 : Nil est miserius quam animus hominis conscius, il n'y a rien de plus malheureux qu'un homme qui n'a pas la conscience tranquille.

(40)     SALL. Cat. 14,3 : Postremo omnes quos flagitium, egestas, conscius animus exagitabat, tous ceux enfin que tourmentaient le déshonneur, la misère, le remords.

            Concluons. Je propose de donner du sens de conscius la description suivante : "qui sait avec x une chose y", avec deux sèmes latents, "x = réfléchi" et "y est connoté négativement sur le plan moral", les sèmes latents ne se réalisant que lorsque la position qu'ils sont destinés à occuper est restée libre. Cette description rend compte de la variété des traductions de conscius, sans recours à une réelle polysémie.

 

Fides

            On relève pêle-mêle les traductions suivantes : confiance, croyance, loyauté, crédit, bonne foi, fidélité, authenticité, promesse, parole donnée, protection, assistance, foi (au sens chrétien du mot), et j'en passe. Cette profusion rend peu vraisemblable qu'on puisse rassembler tout cela dans une unique analyse en sèmes, commune à toutes ces interprétations, ou même seulement à la majorité. Je me reconnais incapable de ramener à une description unique les cas où des traductions comme "croyance", "droiture" et "protection" s'imposent. Comment surmonter le désarroi éprouvé par l'étudiant, et même par le traducteur chevronné, devant cette mosaïque ?

            Le principe d'unité de ce mot tourne peut-être autour de ceci : dans tous les cas où on l'emploie, il est fait allusion à une relation de confiance entre une personne et une autre personne, ou une institution, voire une idée ou une information. Fides est appelé

soit pour exprimer cette relation elle-même :

(41)     CAES. G. 1,19,3 : C. Valerium Troucillum ... cui summam omnium rerum fidem habebat, Caius Valérius Troucillus ... en qui il avait la plus grande confiance.

soit pour exprimer ce qui la fonde (bonne foi, loyauté, droiture, fidélité) :

(42)     CAES. G. 1,19,2 : Diuiciacum ...summam in se uoluntatem, egregiam fidem, iustitiam, temperantiam cognouerat, (César) avait pu apprécier chez Diviciacos ... un très grand attachement à sa personne, les plus remarquables qualités de fidélité, de droiture, de modération.

soit pour exprimer ce qui en résulte, par exemple

le crédit, au sens que ce mot prend quand il s'agit de la vie économique : dans le Pro Marcello Cicéron mentionne parmi les tâches de reconstruction incombant à César après la guerre civile : reuocanda fides, rétablir le crédit (CIC. Marc. 23).

la protection qu'un dieu, qu'un juge, un homme puissant, accorde à celui qui lui fait confiance :

(43)     CAES. G. 4,21,8 : Huic imperat quas possit adeat ciuitates horteturque ut populi Romani fidem sequantur, il lui ordonne de visiter le plus de peuples possible, de les engager à se placer sous le protectorat de Rome.

            On peut remarquer que la relation de confiance est en général dissymétrique. Certes, il peut y avoir de la fides, et une fides réciproque, entre deux personnes, par exemple deux amis, de même niveau social ou moral. Même dans ce cas, il n'y aura guère lieu de parler de la fides qui les unit qu'au cas où l'un se trouve avoir besoin de l'autre, ou en prévision de ce cas. A l'autre extrémité des possibilités, la dissymétrie est particulièrement accentuée quand il s'agit de protection, d'assistance.

            Ce que ne décide pas d'emblée le recours à fides, c'est de quel côté de la relation dissymétrique va se situer ce qu'on désignera par ce mot. Fides peut renvoyer aussi bien à la protection accordée par le puissant au faible qui met sa confiance en lui, et à la loyauté de ce puissant, qu'à la loyauté, à la fidélité montrée en retour par celui qui s'est remis avec confiance à un plus puissant, loyauté qui doit à son tour lui mériter la confiance. Cette possibilité d'aborder une réalité dissymétrique par l'un quelconque de ses côtés peut étonner. Si rare qu'elle soit en français, elle s'y rencontre pour le mot "hôte", ou pour le verbe "apprendre". En latin, outre fides, elle affecte par exemple gratia.

            Pour fides, donc, il s'agit bien d'une polysémie, passablement foisonnante. Mais ce foisonnement n'est pas aléatoire, puisque dans l'édifice sémantique de chaque acception du mot il se retrouve toujours cet élément : la référence à une relation de confiance entre deux termes, dont l'un au moins est une personne, dans un rapport toujours plus ou moins dissymétrique. Cet élément central est dans la plupart des cas associé à d'autres : l'acte de penser, et c'est la croyance ; l'assertion concernant l'avenir, et c'est la parole donnée (CIC. Off. 1,39 : fidem hosti datam fallere, manquer à la parole donnée à l'ennemi) ; la qualité requise pour que la relation puisse avoir lieu, et c'est dans une personne la loyauté, dans un document l'authenticité (par exemple celle des registres officiels, tabularum fides, en CIC. Arch. 9) ; ou pour que se maintienne cette relation, et c'est la fidélité ; la conduite attendue du puissant en réponse à la confiance qui lui est faite, et c'est la protection, l'assistance. On voit que les traits sémantiques associés non seulement sont nombreux, mais ne sont guère homogènes, et certains peuvent se révéler assez complexes (c'est ce qui m'a fait éviter de parler de sèmes). Il ne faut donc pas exclure qu'un auteur ait pu un jour associer l'élément central à une autre idée encore, et le traducteur devrait alors ne pas refuser l'audace de recourir à un mot absent de son dictionnaire bilingue, pourvu que l'interprétation choisie préserve le noyau que nous avons reconnu au coeur de la fides.

            De fides on peut, pour la manière dont s'organisent les diverses acceptions, rapprocher gratia. Même si pour ce mot, comme l'a montré Cl. Moussy (Gratia et sa famille, Paris 1966), l'idée de "manifestation de reconnaissance pour les faveurs reçues" est plus ancienne que d'autres, il me semble que, du point de vue qui nous retient ici, les nombreuses traductions proposées ont toutes ceci en commun : une relation, effective ou possible, d'agrément. Je veux dire par là que quelqu'un ou quelque chose se trouve agréé par quelqu'un ou a la possibilité de l'être ; là encore, il s'agit d'une relation habituellement dissymétrique. Gratia pourra désigner cette relation elle-même, ou ce qui l'exprime : une faveur, une grâce accordée ou reçue, ou bien les dispositions qui font que quelqu'un est porté à agréer, la bienveillance, la complaisance, ou, du côté de celui ou de cela qui est agréé, ce qui encourage cet agrément, la grâce, les "agréments" physiques, ou encore l'attitude qui répond au fait d'être agréé, la reconnaissance, l'allégeance, et les actes que cela entraîne, les remerciements. Dans la vie sociale et politique, la facilité à être agréé s'appelle le crédit, la popularité ; quand l'agrément est réciproque entre deux personnes on a des relations amicales, une bonne intelligence. Dans le monde chrétien on rencontrera bien sûr la grâce, terme théologique pour dire la gratuité de la faveur de Dieu, mais aussi l'action de grâces pour les dons reçus de lui. L'adjectif gratus, en latin, et en grec le nom cavri", appelleraient des développements analogues.

 

Conclusions

1.         Diversité des traductions et polysémie sont des choses différentes.

2.         Le mot latin ou grec et le mot qui sert à le traduire dans telle ou telle langue peuvent relever d'analyses sémiques différentes. Le sème "impérativement" s'ajoute dans "ordonner" aux sèmes "dire" et "mettre en mouvement vers un comportement", alors qu'il est absent (ou au plus latent) dans iubeo.

3.         La reconnaissance, dans le sens de certains mots comme conscius, de sèmes latents, permet de mieux maîtriser la compréhension de ces mots, et de limiter le recours à la polysémie.

4.         Dans un cas comme celui de feuvgw, des emplois de caractère d'abord métaphorique et métonymique se sont trouvés lexicalisés, créant une véritable polysémie. Mais les sens secondaires ainsi développés demeurent étroitement conditionnés, réservés à des contextes bien définis.

5.         Pour certains mots tels que fides ou gratia, je propose l'idée d'une polysémie à la fois ouverte et centrée. Centrée parce que la multiplicité des interprétations s'organise autour d'un élément commun bien défini. Ouverte, parce que la variété des éléments associés à ce noyau suggère que la liste de ces associations pouvait, au moins chez un écrivain créatif, ne pas être tenue pour close et définitive.

6.         Dans toutes les analyses qui précèdent, on a cherché à découvrir comment la diversité parfois foisonnante des traductions proposées s'organise, souvent autour d'un seul sens véritable, dans d'autres cas autour d'un petit nombre de sens dont certains n'apparaissent que dans des conditions définies. Malheureusement, cette organisation des diverses traductions d'un mot n'obéit pas à un schéma unique, les points 2 à 5 de nos conclusions proposent des schémas disparates, et il en existe certainement d'autres. Notre tâche auprès de nos élèves et étudiants revient donc à faire devant eux ce travail d'élucidation chaque fois que nous en trouvons l'occasion, en explicitant les divers schémas qui auront été reconnus ainsi, et à les inviter à tester ces schémas ou d'autres analogues sur d'autres mots afin de mieux résoudre les difficultés que ces mots leur présentent.

            On remarquera cependant que le schéma qui nous a servi à réduire la polysémie apparente de iubeo et de keleuvw est assez fréquemment efficace.

 

            Ce travail, né de mon expérience de traducteur et professeur de traduction, s'est peu soucié de se relier à des recherches théoriques antérieures. C'est sa limite.

            Tel qu'il est, il n'en est pas moins fidèle à certaines exigences scientifiques, celles de la méthode expérimentale. En quoi consiste celle-ci ? Devant un problème, le chercheur imagine une hypothèse qui rendrait compte des difficultés, mais l'hypothèse doit ensuite être validée, et elle le sera si les conséquences qu'on peut en tirer se vérifient à l'occasion d'expériences nouvelles, indépendantes de celles qui ont fait naître l'hypothèse. Face au désarroi provoqué chez les étudiants ou moi-même par la polysémie, apparente ou réelle, de tel ou tel mot rencontré dans des versions ou des textes, je tentais de mieux  cerner comment s'organisait sa signification, et ensuite chaque nouvelle rencontre avec ce mot dans un contexte différent a constitué une expérience nouvelle, permettant la vérification ou la rectification de l'hypothèse première. Peut-être n'est-ce qu'avec la retraite qu'on peut oser tirer un bilan de telles expériences.



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