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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 17:21

Éléments pour une recherche

 

Alésia. 52 avant notre ère. La reddition de Vercingétorix

C’est fini. Vercingétorix avait enfin uni toute la Gaule contre l’entreprise de soumission menée au profit de Rome par César et ses troupes, il a échoué. La Gaule va devenir romaine. Nous sommes nés une première fois de là. Démographiquement, la composante gauloise, celtique, va rester majoritaire dans ce nouveau peuple, d’autant plus que les soldats importés et demeurés dans le pays à la fin de leur service sont des provinciaux latinisés plus que de purs romains, et avec cette démographie bien des traits de caractère, des traditions, des non-dits, vont subsister et survivre. Mais est désormais romain ce qui se voit le plus : la langue, l’architecture, l’organisation civique, et par suite la culture, d’ailleurs elle-même déjà métissée puisque gréco-latine.

Où trouvons-nous notre figure fondatrice ? En César ? En Vercingétorix ? Chez les deux. Sans le sursaut de Vercingétorix, nous ne serions pas nous-mêmes, sans César nous serions privés de nos racines latines et humanistes. Dès les origines nous sommes le produit d’une synthèse métissée. Mais nous ne sommes encore que des Gaulois latinisés, cette civilisation est gallo-romaine, nous ne sommes pas encore des Français.

 

Reims. Noël 496 ? 498 ? Le baptême de Clovis

Entre temps, la foi chrétienne s’est répandue dans tout l’Empire romain, les empereurs ont adopté la nouvelle religion, les cités gauloises ont pratiquement toutes maintenant une communauté chrétienne dirigée par un évêque, et avec saint Martin (ce saint si français est d'ailleurs un importé, né sur les bords du Danube) l’évangélisation des campagnes a progressé. Même s’il reste encore beaucoup à faire, la Gaule romaine est globalement chrétienne catholique, l’hérésie arienne (qui a troublé de larges zones de l’Empire au 4e siècle) n’y a pas de place.

Mais au 5e siècle l’Empire s’est progressivement défait en Occident. Face aux peuples germaniques les frontières ont cédé, notamment celle du Rhin, et tout l’Occident, jusqu’à l’Afrique du Nord, a été submergé. Il s’est installé une société à deux étages. La population « romaine » reste majoritaire, et continue à vivre dans ses cités selon ses propres institutions. Au-dessus, la dominant (tribut) et la protégeant, les envahisseurs moins nombreux constituent une aristocratie militaire ayant ses lois et coutumes à elle. De plus la plupart de ces nations germaniques ont été christianisées au siècle précédent par un évêque arien, et cet arianisme est un obstacle supplémentaire à la fusion des deux sociétés : c’est le cas chez les Wisigoths qui occupent le sud de la Gaule. Au nord, on a les Francs, qui par exception sont demeurés païens ; Clovis est le roi d’une de leurs fractions, et va les unifier. Lorsqu’il se convertit au christianisme catholique de son épouse Clotilde et de ses sujets locaux, et qu’il se fait baptiser avec plusieurs milliers de ses soldats, la différence entre les deux peuples s’estompe. Cela va l’aider à ravir le sud de la Gaule aux Wisigoths. Les choses sont en marche pour que Romano-gaulois et Francs constituent un seul peuple, les Français. Certes Charlemagne restaurera pour un temps un Empire d’Occident plus large, mais la France réapparaîtra avec le partage effectué par ses petits-fils.

Trois apports démographiques, Gaulois, Romains et Germains (Francs). Deux lignées culturelles, la gréco-romaine et la chrétienne, et les moines de la seconde auront l’intelligence de recopier pour nous de nombreuses œuvres issues de la première. Une identité bâtie à la convergence d’apports diversifiés. La phrase que je viens d’écrire suscitera probablement peu de réticence. Il y en aura plus si je risque « métissage ». C’est pourtant la même chose. Et réduire notre identité à « Nos ancêtres les Gaulois », c’est montrer naïvement à tous qu’on n’y connaît rien.

 

Moyen Âge et Renaissance

La ligne d’ensemble varie peu par rapport à l’héritage de ce qui précède, au moins en ce qui concerne les provinces de langue d’oïl. On pourrait chercher à examiner dans quelle mesure les provinces occitanes ont accepté ou à certains moments rejeté cette identité française. Je ne me lancerai pas dans cette histoire complexe et diverse selon les provinces, qui ne semble pas, malgré la présence de quelques cicatrices parfois ravivées, compromettre l’identité d’aujourd’hui. De même, quel qu’ait été l’apport de certains livres arabes à la pensée scolastique surtout au 13e siècle, ils n’ont cessé alors d’être sentis comme étrangers.

L’aspect chrétien de notre culture s’est bien sûr affirmé au Moyen Âge, sans d'ailleurs que cette culture soit alors spécifiquement française puisque les échanges intellectuels avaient lieu en latin dans toute l'Europe occidentale, et que les théologiens les plus éminents de l'Université de Paris ont été un allemand, Albert le Grand, et deux italiens, Bonaventure et Thomas d'Aquin. Mais cet aspect chrétien de la culture n’a pas supprimé sa face gréco-romaine, remise en honneur au 16e siècle sans que le christianisme passe pour autant au second plan, les débats autour de la Réforme en témoignent. Notre civilisation n’est pas demeurée immobile, mais les fondements sont restés les mêmes. L’âge classique, où le « Roi très-chrétien » Louis XIV s’affiche en Soleil-Apollon, où le jansénisme et Bossuet côtoient une littérature qui cultive l’héritage antique, le confirme.

 

1789

Dans la Révolution française, bien des épisodes font l’objet de controverses historiques, mais aussi idéologiques, et l’on n’a guère envie de se proclamer solidaire de tout, massacres compris. Il n’empêche : la France se reconnaît dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, dans l’abolition des privilèges de naissance (la nuit du 4 août), dans la devise Liberté, Égalité, Fraternité, dans la souveraineté transférée du roi aux citoyens, dans le sursaut des soldats de l’an II face à l’invasion, dans l’instauration d’un état de droit exprimé en particulier dans des codes (le code civil de Bonaparte était imparfait et a dû évoluer, mais il fallait ce code, que d’ailleurs toute une partie de l’Europe a voulu conserver après la déroute de son promoteur). Ajoutons une première abolition de l’esclavage, même si après un retour en arrière il a fallu encore un demi-siècle pour que ce soit confirmé. La laïcité elle-même, dont la mise en forme est plus récente, s’inscrit dans cette ligne : une laïcité sereine est liberté (de conscience), égalité (entre les personnes d’attitudes spirituelles diverses) et fraternité (car elle est un moyen pour ménager le vivre-ensemble)

De ces années troublées, après décantation, il reste ainsi tout un système de valeurs qui est entré dans notre identité et complète les héritages gréco-romain et chrétien.

Cet apport des temps révolutionnaires n’est bien sûr pas né de rien, et il faut ici mentionner l’importance de ce foisonnement de la pensée au 18e siècle qu’on résume par le mot de « Lumières ». Pour s’en tenir aux Français, Montesquieu, Voltaire , Rousseau, Diderot, sont loin d’avoir professé tous les mêmes idées (et nous ne nous retrouvons pas forcément dans toutes), et pourtant ils apparaissent comme une constellation fondatrice chez nous de ces Lumières.

Nous héritons ainsi d’une identité fondée sur un socle démographique métissé gaulois, latin et franc, sur un socle culturel métissé gréco-romain et chrétien (ou, dit-on maintenant plus volontiers, judéo-chrétien), et sur l’apport idéologique des valeurs de 1789.

 

Aujourd’hui, un nouveau métissage ?

Il nous est impossible de supprimer les conséquences de ce que nous avons fait. Car pendant plusieurs siècles, et surtout à partir du dernier tiers du 19e, nous avons construit un Empire colonial et dominé (plus franchement peut-être que d’autres qui ont cherché à dominer sans incorporer) des peuples d’Afrique blanche et noire et d’Asie. Puis, en vertu même des valeurs de 1789 répandues dans le monde, nous l’avons perdu. Mais cette vie commune, si inégalitaire qu’elle ait été, ne disparaît pas d’un trait de plume lors d’une déclaration d’indépendance. Ce n’est pas un hasard si le maire de Londres récemment élu a des origines pakistanaises, et si nos ministres binationales ont leurs racines au Maghreb, et non l’inverse. Il y a eu symbiose, et cela demeure, même quand la rupture des liens d’Empire n’a pu se faire qu’au prix d’un conflit sanglant et sans pitié. Un Algérien qui vient tenter de vivre dans une Europe qui, malgré les crises, se porte mieux que les pays anciennement colonisés, c’est chez nous et non en Allemagne qu’il vient de préférence.

Ceux qui sont ainsi venus et ceux qui arriveront encore (même si ces derniers seront moins nombreux) resteront ici pour la plupart ainsi que leurs familles, comme sont restés les Italiens et les Polonais qui ont fait fonctionner nos mines et nos usines pendant de nombreuses décennies du 20e siècle. Ils apportent avec eux leurs valeurs, leurs coutumes, leurs dérives aussi. Nous avons à apprendre les uns des autres. Ils ont pris conscience, pour certains, et les autres devront faire le même effort, qu’on ne peut vivre à Sarcelles comme dans un village de l’Atlas ou du Sahel, mais qui oserait prétendre que notre manière à nous, vieux français, de vivre et de vivre ensemble, est parfaite ? Il se produit, et il se produira encore, des conflits. Les résoudre n’est pas toujours facile. Mais il se produit aussi des enrichissements mutuels. Certains d’entre nous en ont fait et en font l’expérience. Bien sûr, ceux qui préfèrent tenir à distance ces « indésirables » ne peuvent connaître cette expérience. C’est dommage pour eux. Les chrétiens qui participent à des dialogues entre chrétiens et musulmans peuvent éprouver telle ou telle difficulté à comprendre l’autre sur ceci ou sur cela, et c’est réciproque, mais ils y trouvent aussi et davantage l’occasion d’approfondir leur propre foi, d’en remettre en avant certains aspects qu’ils avaient négligés.

Inutile de se fatiguer à imaginer en détail ce que sera ce métissage qui se profile. Il se produit toujours de l’inattendu dans ce genres de processus. Mais il aura lieu, et nous pouvons nous attendre à des apports à la fois démographiques et culturels. C’est par millions que vivent parmi nous Vietnamiens et Africains arabes ou noirs (parmi ces derniers, certains ayant subi le détour par l’esclavage dans les îles) et leurs descendants. Les imaginer, les vouloir copies conformes en tout point des Européens ex-chrétiens qu’est devenue la majorité de notre peuple, c’est de l’enfantillage.

Après le désastre d’Alésia, avec le baptême de Reims, chaque fois une synthèse des apports s’est mise en route, et a fini par aboutir. Il en sera de même dans notre France postcoloniale, inéluctablement. Je souhaite seulement que, renonçant à nier l’autre et sa capacité d’apporter du positif à notre identité, on s’achemine vers cet avenir dans un climat de collaboration exigeante mais vraie, sans chercher à le retarder par l’exclusion et le mépris.

 

 

 

 

 

 

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